Respirer n’avait jamais été sa priorité. Erika, trente-deux ans vivait en apnée constante. Et cela lui réussissait très bien.

Vite, elle courait, terminant d’attacher ses cheveux, pour attraper le bus. Qu’elle raterait comme chaque matin. Vite, elle raconterait sa soirée, enfin ce qui n’était pas trop compromettant, à Fanny et Kyrian, ses collègues, tout en soufflant sur son café, trop chaud, qu’elle avalerait d’une goulée pour retourner à son poste avant le passage du chef. Sur le pouce, elle grignoterait un sandwich réalisé la veille, avec les restes, et siroterait un capuccino frappé acheté en bas, au passage. Un tour rapide dans les bureaux pour dire au revoir, et elle filerait comme chaque jeudi à son cours de zumba. Elle suivrait le déhanchement sportif de Lila, tout en racontant sa semaine et les petits aléas de la vie toujours tournés en dérision positive ou en discours passionné, à Corinne, son alter ego, tout aussi ronde et mesurée qu’Eliane était sèche et ample dans tous ses gestes. Erika ne se retournait jamais. Pas le temps. Pas besoin. Et cela lui réussissait très bien.

Elles iraient ensuite prendre un verre. Mojito pour Corinne. Virgin pour Erika. Pas d’alcool dans sa vie. Pas besoin. Pas envie. Lorsqu’on la questionnait gentiment sur ce sujet, elle reniflait et disait « aucune raison particulière, juste pas envie, j’ai le droit, non ? »
Erika était un feu follet d’énergie pure. Prête à tout instant à s’enflammer. L’air ? Une aide à la combustion, rien de plus. Aspirant la dernière bouffée de sa cigarette, au bas de son immeuble, elle s’assura que personne ne la regardait, jeta le mégot dans le caniveau, le loupant de peu, et décida d’étirer ses mollets en montant les marches deux par deux jusqu’au cinquième étage où se nichait son deux-pièces. Elle ne partageait son antre avec personne. Elle y vivait. Se précipitant sous la douche, juste après avoir lancé une soupe minute, elle chantait à tue-tête, lorsque la sonnerie insistante du fixe la décida à attraper la serviette pendue à portée de main. Se séchant vigoureusement tout en se dirigeant vers le salon, elle décrocha :

– Oui ?
– Madame Erika Sereins ?
– Oui ?
– Maître Caron, de l’étude notariale de Saint-Laurent-sur-Sèvre.

Erika lâcha lentement le téléphone. Elle chercha d’une main le canapé et s’y posa, comme happée momentanément par le tissu. « Allô ? Allô ? » Elle se tourna vers la petite commode – un regard – et inspira si longuement que la tête lui tourna.

– Oui …
– Je m’excuse de cet appel tardif, je n’ai pas votre numéro de portable. Celui-ci est le seul que votre mère avait en sa possession.
– Ma mère est…
– Votre mère va bien ! Elle était là tout à l’heure encore.
– Qui alors ? (Respire, respire Erika, ne laisse pas ton cœur s’emballer, ne laisse pas la terreur d’étrangler, respire. Lui peut-être ?)
– Je vous appelle Madame Sereins, car votre sœur Claire est revenue la semaine dernière, et votre mère, ne savait pas comment vous l’annoncer. C’est… Une amie…

Claire… Erika happa l’air, avec une impression étrange que l’oxygène avait disparu de son appartement. Disparu de Paris. Disparu de sa vie. Claire ? Non, c’est une erreur …

– C’est une erreur, Maître, ma sœur est morte depuis dix ans.
– Parlons-nous de la même personne ? Claire Sereins, cinquante ans, domiciliée chez vos parents ?
– Excusez-moi, je… Vous pouvez me rappeler dans quinze minutes.

Elle raccrocha. Elle se dirigea lentement, vers la commode, douloureusement consciente de chacun de ses mouvements. Elle se retrouva, sans savoir comment, face au miroir de la salle de bain. Souffla dessus pour créer de la buée et y passa délicatement sa main. Claire était morte il y avait dix ans déjà. Qui alors était revenue cette semaine ? Elle plissa les narines aspirant au maximum l’air. Encore et encore, jusqu’à se sentir saoule. Elle qui ne l’était jamais.

Claire était morte il y avait dix ans. C’est elle qui l’avait tuée. Elle avait jeté les preuves dans la rivière, les papiers, les chaussures, la veste. Elle était partie à Paris. Et depuis elle courait. En apnée.

Le téléphone résonna. Quinze minutes, c’est tellement court. Dix ans aussi.
– Ma mère n’est pas avec vous à cette heure-ci ?
– Non… Mais j’ai essayé de vous joindre toute la journée.
– …
– Elle pensait que vous aimeriez le savoir. Je n’appelle pas forcément en tant que notaire, vous savez. Je suis un ami proche. Enfin, ce n’est pas l’objet de mon appel. Jeanne, votre mère, après dix ans de silence ne savait pas comment vous demander de venir. Elle a besoin de vous. Est-ce bien Claire ? Enfin, je m’exprime mal, votre sœur… Elle doute, elle serait rassurée que vous veniez.
– Mon père ?
– Je… Je ne sais pas quoi vous dire. Je n’appelle pas professionnellement, je ne me sens pas autorisé à vous en dire plus. Je vous laisse le téléphone de votre mère ?

Elle nota. Elle se retourna vers la commode. Raccrocha lentement, inspire, expire. Puis elle se dit que demain, elle se déciderait.
Cette nuit-là, Erika, qui avait craint cauchemars et souvenirs, dormit comme une souche. Lourde, solidaire de ce lit si protecteur. Au réveil, elle se décida.
En arrivant à Saint-Laurent, elle s’arrêta un moment devant le panneau. Juste avant le pont. Il avait l’air solide. Comme avant. Il avait l’air sordide aussi. Elle se souvenait… Elle redémarra le moteur. Allait-elle franchir la porte du pavillon ? Il était toujours là. Claire était peut-être de nouveau là. Elle se souvenait pour la première fois depuis dix ans. Claire l’avait suppliée. Elles avaient pleuré. Non ! Je ne le ferais pas ! Aide-moi, je n’en peux plus. Et puis, il était arrivé d’on ne sait où. Cette claque ! À couper le souffle. La dernière qu’il lui avait lancée, celle qui lui avait donné la force, l’impulsion. Et elle avait commis l’irrémédiable. Libérer Claire. Se libérer. Et ne plus s’arrêter pour ne pas penser.

L’air frais du matin sur sa nuque, et la vapeur se déposant sur ses lunettes, elle essuya une larme et décida d’affronter le passé. Il fallait qu’elle comprenne comment Claire, était revenue d’entre les morts.

Les mots ne venaient pas. Maman était là devant elle. Anxieuse, dans l’attente de quelque chose qu’Erika ne comprenait pas vraiment. Elle regarda au-delà, espérant apercevoir sa sœur, redoutant d’apercevoir son père. Sa mère secoua la tête et soupira, lui tendit la main et dit : « Il n’est plus là depuis dix jours, mort, écrasé par un camion. Saoul. ». Puis « J’ai un peu menti, tu sais, pour que tu reviennes. Mais tu es là, à présent. Claire. »

Erika disparue, happée par un courant d’air, aussi vite que, sur le pont, elle était apparue. Elle laissa, dans un souffle libérateur, sa protégée revenir d’entre les morts. Claire, libérée goûta pour la première fois consciemment l’air libre. Erika en partant, eu le temps de lui glisser « Inspire à fond, tu vas en avoir des choses à raconter à Corinne. Et cette fois, prend ton temps. Tu peux vivre à l’air libre ».

Une nouvelle de Laurence CHARNEAU – Promotion Ecrire un livre

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