Sur le rivage. J’avais choisi cet hôtel des côtes normandes pour son nom, et parce que j’étais en train de lire Kafka sur le rivage, de Murakami. J’y voyais comme un signe. C’est donc ici que j’échouai, au sens maritime, pour ainsi dire. Mes démêlés avec Paloma après une séparation particulièrement éprouvante, mon onzième roman envoyé à un énième éditeur, et pour lequel j’attendais une réponse, sans véritable espoir… Tout cela m’avait conduit ici. Le bord de mer m’était salutaire, et l’hôtel, bon marché.

Le réceptionniste m’accueillit chaleureusement, en cette journée grise de novembre 2017. En saisissant ma carte, je lui demandai si j’avais bien la chambre avec vue sur la mer. J’avais réservé la veille.

— Bien entendu Monsieur, nous avons respecté votre souhait. En cette période de l’année, cela ne pose pas de problème.

Je le saluai et pris l’ascenseur. Arrivé dans ma chambre, je me dirigeai aussitôt vers la porte fenêtre, que j’ouvris. Je sortis sur le petit balcon, l’air vif me fit du bien, me secouant de la tête aux pieds. Mon téléphone vibra, je le sortis de ma poche et vis que Paloma avait cherché à me joindre. Je décidai de l’ignorer et de profiter de la vue. Au loin, l’horizon, pur et juste. Je restai là quelques minutes, puis décidai de ressortir pour marcher sur la plage.

Le réceptionniste était au téléphone, il m’adressa un léger signe de tête lorsqu’il me vit repasser. Passant la porte vitrée, j’empruntai l’allée et arrivai sur la route, que je traversai. Personne aux alentours. La petite station normande était vidée de ses touristes. En arrivant sur la plage, j’ôtai mes chaussures, et entrepris d’aller m’asseoir le plus près de l’eau. Je fermai les yeux. J’étais à Béthanie, la mer lavait mes pieds, elle me purifiait des pensées négatives qui m’avaient occupé tous ces longs mois. La brise me fit relever la tête. Mon visage fut balayé par les embruns. Je restais ainsi quelques minutes, lorsqu’une voix me fit sursauter.

— Bonjour.

J’ouvris les yeux et tournai la tête. Un jeune homme vêtu d’un blouson léger me regardait.

Je levai les yeux, intrigué. Qui pouvait bien, en dehors de moi, venir s’échouer sur cette plage en ce début d’après-midi de novembre ?

— Je peux m’asseoir ?

Interloqué, je ne sus que répondre. D’un geste, je balayai l’humidité qui collait à mes joues.

— Bonjour…. Bien sûr. La politesse me poussait à l’accueillir, bien que mon souhait le plus cher à cette heure était d’être seul. Il faut dire que la curiosité ajouta à cette amabilité de façade.

— Vous avez un ou deux euros ?

Je compris. Un sans domicile fixe, qui arpentait les plages à la recherche de quelque monnaie…

— Ce n’est pas ce que vous pensez, dit-il en me regardant fixement.

— Je n’ai rien dit, répondis-je, assez mal à l’aise, en fouillant mes poches.

Je lui tendis un billet de dix euros. Chez moi, c’était tout ou rien. Il pouvait être le fils que la Providence m’avait refusé, et pour tout dire, me rendait ma peine bien dérisoire.

— Merci, répondit-il, visiblement touché. Contre toute attente, il resta assis près de moi, le regard vers la mer.

Je ne sus que dire. Ma timidité avait toujours été un problème. L’écriture était mon mode d’expression, quand bien même personne ne voulait de mes manuscrits. Avant de me sentir mal à l’aise, ce qui aurait eu pour effet indésirable de me lever et le laisser là, j’articulai, sans grande conviction, et en essayant de garder une voix claire :

— Vous n’êtes pas d’ici ?

Il tourna son visage vers moi, et souriant :

— Je suis de nulle part ! Puis, me tendant une main rougie par le froid :

— Franck.

Je sortis ma main de ma poche et dis :

— Pascal.

— Et vous ? me demanda-t-il brusquement.

— Je viens de Paris. Je suis ici en vacances. Pour quelques jours.

— Besoin de vous ressourcer, c’est cela ?

— Euh…oui, dis-je.

Son regard me gênait. Je ne savais ce qu’il attendait. J’ouvris la bouche pour le lui demander quand il se leva brusquement.

— Je dois y aller, merci encore, Pascal. »

Dérouté, je le vis s’éloigner dans la direction d’où j’étais arrivé. Je me levai et continuai à marcher le long du rivage, les pieds mouillés s’enfonçant dans le sable. J’avais froid, et je décidai alors de retourner à l’hôtel en remontant par l’escalier que j’aperçus. En remontant les marches, je croisai un promeneur qui tenait en laisse un fox-terrier. Je le saluai d’un geste et repris le chemin de l’hôtel.

Passant la porte vitrée, le réceptionniste avait été remplacé par un autre qui m’accueillit d’un bonjour aussi chaleureux que le précédent. Je m’approchai et m’enquis du dîner. Il me répondit qu’un menu était proposé pour la quelque dizaine de clients présents.

— Il sera servi de vingt heures à vingt-trois heures.

— Merci, fis-je, et je confirmai ma réservation.

Arrivé dans ma chambre, je me rappelai du message de Paloma. Je craignais de nouvelles jérémiades. Ce n’en fut pas. Elle m’informait d’un courrier des éditions du Seuil. Je l’avais autorisée à ouvrir les courriers des éditeurs qui arrivaient à notre adresse commune.  Ils acceptaient de m’éditer, sous réserve de quelques retouches du manuscrit. Je réécoutai le message, pour être sûr. Ainsi l’histoire d’un homme vieillissant qui accueille un jeune migrant leur avait plu. Je tempérais mon enthousiasme, en songeant aux critiques qui ne manqueraient pas de tomber, me reprochant de surfer sur la vague, c’était le cas de le dire. Rassuré par cette nouvelle, je m’assoupis.

Lorsque je rouvris les yeux, il était vingt et une heure trente. Il était encore temps pour dîner. Je me levai alors et allai à la fenêtre. La nuit noire offrait au regard un scintillement d’étoiles qui me mirent en joie, me souvenant de la bonne nouvelle. Enfin édité ! Au bout d’une dizaine d’années. Mon emploi de comptable me permettait de vivre, mes livres de rêver. Et cela se produisait ! Je sortis sur le balcon pour hurler ma joie aux étoiles.

C’est accoudé au balcon que je le revis. Il était en bas, assis sur un banc face à l’hôtel. Je décidai de le rejoindre. Arrivé en bas, je sortis par la petite porte verrouillée à cette heure. Une fois dehors, il me vit.

— Que fais-tu à cette heure ? lui dis-je en m’approchant. J’oubliai le vouvoiement.

— Rien. J’attends, me dit-il

— Tu attends quoi ? Je n’étais pas sûr d’avoir bien entendu, pas très bien réveillé.

— J’ai rendez-vous, dit-il simplement.

Ses mains tremblaient. Il semblait avoir froid. Je lui demandai alors :

— Viens, rentrons, tu as froid.

Il me suivit sans un mot. Une fois dans le hall de l’hôtel, je vis qu’il fuyait mon regard.

— Tu n’as pas rendez-vous n’est-ce pas ?

Il ne répondit pas. Je l’entraînai vers le restaurant, où j’informai le maître d’hôtel d’une personne supplémentaire.

Nous nous installâmes. Je ne l’interrogeai pas, j’attendais qu’il s’exprime, si toutefois il le souhaitait. En le regardant dévorer son steak, j’étais si ému que je tournai la tête vers la baie vitrée.

Au retour, je me souviens du moment où, le train entrant en gare Saint Lazare, j’avais souri en refermant le roman de Murakami, sur ces mots Et quand tu t’es réveillé, tu faisais partie d’un monde nouveau. 

Une nouvelle de Rachida B.

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