-  Pourquoi tu m’as fait ça ? Tu pourrais me répondre aujourd’hui, tout est derrière nous. C’est fini ! On pourrait se regarder et en parler enfin ? Je ne te demande pas d’excuses, j’ai juste besoin de ta parole pour qu’elle soulage quelque peu ce plomb à mes épaules d’enfant. Comment être un homme libre, si tu m’attaches aux pieds tes regrets et ta culpabilité ? 

Elle rugissait dès la porte d’entrée. Sa bouche s’articulait à l’excès. Des grimaces déformaient son visage pâle et poudré. De cette gorge gangrénée de colère, s’échappaient des postillons acides et des mots qui lui faisaient suffoquer avant même qu’il l’aperçoive. Elle se dressait, là. Déterminée, face à lui. Un enfant dégueulasse qui trainait dans son salon. Elle l’attrapa par l’oreille. Assez pour la décoller, mais sans jamais l’arracher. Un tour de main savant. Elle le secoua. Un sale bout de tissu mal essoré. Le jeta. Et vomit toute sa frustration. Insolente ! Et vulgaire. Alec essoufflé n’osa pas se relever. Quand elle eut terminé son monologue, elle lui offrit un pied généreux dans ses côtes frêles et tremblantes. Aurait-il osé pleurer ? Elle le hissa sur ses jambes. Le tenu par la tignasse. Et il avala de grandes claques élancées. Une belle série. Et une tête visiblement assez dure pour les encaisser. Avec ses lèvres enflées et son nez qui saignait, l’enfant dut vite taire ses stupides sanglots pour se terrer dans sa chambre. Dans la pièce d’à côté, un homme rentrait tout juste de sa journée de travail. 

Il portait de grosses boucles sur la tête et un carnet de poésie à la main. Alec paraissait vivre dans un monde qui n’existait pas. Du moins, un monde dans lequel elle, elle n’y serait pas. Dans sa version de la vie, il incarnait l’un de ses chevaliers vus à la télévision. Avec pour préféré le dragon, il s’imaginait en Shiryu et vivait des aventures épiques au chevet des cascades qui se pendaient au décor de son village. Dans la grandeur libre de ces montagnes qui tout autour l’appelaient, il n’avait plus sept ans. Il était grand, invincible, bon et enfin quelqu’un de parfait. Son petit cahier, amoché de s’être trop plié, se cachait dans les recoins inconnus de la maison. Sur la première page, entre quelques autocollants usés se lisait dans une orthographe approximative « carné secré ne pa regardé ». 

Où suis-je ? Je suis tombé dans les pommes ? Ça y est je suis mort ? Il ne se souvint pas. Sa mémoire arrêtait l’enregistrement quand les crises détonnaient plus fort. Elle se tassait là, la bête. Assis à côté de lui. Allongé sur le ventre, il exposait un dos tuméfié dans le linceul froissé du drap de son petit lit. Elle lui pansait le dos. Elle cachait son œuvre. Elle savait. Elle avait été trop loin. Et puis après tout c’était de sa faute à ce pauvre crétin. Il fallait bien corriger cet affreux brouillon de douze ans à peine. Quand elle eut fini toute sa thanatopraxie, elle lui enfourna de sa main froide et confiante, deux doigts dans le cou. Alec eut l’impression qu’ils allaient jusqu’à sa nuque assommée. Elle lui sourit, apaisée et lui dit à l’oreille dans une voie qui décompose chaque syllabe « avant qu’il arrive, tu enfileras ton sweet-shirt. Tu mettras un sourire sur ta petite gueule et tu iras t’asseoir devant la télé sans bouger ». Elle le lâcha et claqua la porte de la chambre. Les yeux agar, il reprit sa respiration en écrasant une crise de toux. 

-  Comment ça va mon petit ? 

-  Ça va ! Je regarde l’épisode où ils vont sauver Athéna ! 

-  Ah d’accord ! J’espère qu’ils y arriveront. Ils ne seront pas de vrais chevaliers sinon. 

-  Mais si ! Ils gagnent toujours ! Et puis il y a aussi Ikki qui est là ! Et le phœnix ne meurt jamais !  

-  Tu n’as pas chaud avec ces longues manches sur toi ?  

-  Laisse ! C’est mon grand tee-shirt préféré ! 

-  Et je n’ai pas droit à un câlin ce soir ? 

-  Si, mais là j’ai enfin trouvé ma place dans le canapé. 

L’école. N’est-ce pas l’endroit où on se fait des amis ? Cet endroit où la parole est lâchée à grands flots ? Le petit carnet d’Alec, au collège se fit des alliés. Et comme lui, les enfants curieux et froissés relataient des vies privées, dissimulées et haletantes. Des histoires de parents qui divorcent, de pères qui boivent, de mères qui s’attachent à des garçons trop jeunes, des clichés rassurants et des histoires que personne ne voulait entendre.

-  Quoi ? Tu veux dire que c’est elle qui t’a fait ça dans le dos ? 

-  Mais c’est horrible, elle n’a pas le droit de faire ça ! 

-  Tu sais quoi ? On va la tuer ! 

-  Mais non ! Il ne faut rien dire à personne sinon elle va encore me frapper ! De toute façon elle a toujours une raison et c’est toujours sur moi que ça retombe ! 

-  Mais comment elle t’a fait ça ? 

-  Elle m’a appuyé contre le mur en slip et elle m’a fouetté avec une ceinture. 

-  Y-a trois millions de traces là ! ça doit faire mal. 

-  Attends on va compter, un, deux, tr… 

-  Laisse-moi ! 

-  Et personne chez toi n’a vu ça ? 

Il aurait pu la tuer ou l’empoisonner quoi qu’il essayât. La javel dans le café, des médicaments en poudre dans ses repas, de l’antistatique au sol pour la faire glisser, rien n’y faisait ! Au pire il lui offrait une belle frayeur ou une diarrhée.

Quelques années s’étaient évanouies. Alec se transforma en un adolescent encore plus encombrant. Et les mains de la femme, n’avaient pas perdu de leur superbe. Quand les premiers coups de poing atteignirent son ventre, toute sa mémoire tremblait. Il crachait ces excès de salive et de bile dans des soupirs rauques qui étouffaient son crâne et convulsaient ses yeux. 

-  Alors, tu crois que tu es un homme ? Tu penses me défier comme ça tout le temps ?  

-  Mais je n’ai rien fait ! 

-  Ferme ta gueule ! Tu t’es cru malin de parler ? La voisine m’a tout raconté ! Alors comme ça tu es battu ? Je vais te montrer qui commandes ici ! Viens-là ! Viens-je t’ai dit et baisse tes mains ! Viens !!! 

-  Non arrête ! Maman !!! 

Et il s’affaissa. Après la claque, il se brisa contre cette chaise qu’elle empoigna. Dans un élan de rage, hurlant aussi fort que cet énergumène, devant elle allongé, elle frappa au moins dix fois ! Elle frappa. Sans s’arrêter. Vociféra de tout son corps « la gueule de ton père, la gueule de ton père, TU AS TOUT DE LA GUEULE DE TON PERE ! » Ses ongles marquèrent les pattes même de l’objet. A terre, il pensa « hélas elle ne m’a pas achevé ». 

Il subit. Supporta jusqu’au lycée. Était devenu bien grand, mais respirer même demandait une autorisation. Il passa son bac et quand il put partir, partit. Lâché dans l’arène d’une vie de normalité, d’autres épreuves l’attendaient. La vie ! Après tout ça, comment la connaître ?  

Le divorce éclata. L’homme resta à sa même place et la femme féroce prit l’avion pour un autre coin du monde. 

-  On pourrait en finir une fois pour toute avec cette histoire. N’as-tu donc jamais vu que je suffoquais ? N’as-tu donc, de mes angoisses, jamais eu la moindre idée ? Je porte ma peine, elle est mon poids. Et toi ? Parle-moi ! Parle-moi, de toute façon je t’ai déjà pardonné. Mais, je t’en prie parle-moi. D’homme à homme. Papa, pourquoi tu m’as fait ça ? 

Une nouvelle de Romain Nativel – promotion Ecrire un livre – Avril 2021 –

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