Maintenant que le loup gisait mort au fond de la rivière, les pierres sortirent de l’eau, une à une, soulevées par les petites mains de la fillette. L’aiguille, bien trop grande pour ses petits doigts, s’enfonça dans le corps dormant sans que rien ni personne n’en eût su quoi que ce soit. Elle l’avait trouvé sur la table ronde de sa grand-mère, plantée dans un cousin rouge comme celui des rideaux de théâtre. Le fil quant à lui, avait été posé sous la lampe aux pompons roses poussiéreuses. C’était un fil épais qui avait servi à rapiécer les jeans des travailleurs de la mine. Elle versa une larme pour sa grand-mère et décida de ne jamais dévoiler son terrible secret. Elle pensa qu’elle chercherait sûrement à savoir. Mais elle développa un plan dans sa tête. Pour ne jamais rompre son pacte, elle repartirait comme elle était venue. Sans rien montrer de ses sentiments. Elle les cacherait au fond d’elle-même sous une carapace de nacre. Personne n’y verrait rien que le reflet de lui-même. Elle avait toujours été maligne.

Enfin presque, car aujourd’hui, le loup avait gagné d’une certaine manière. Elle qui avait cru en sa complaisance. Patiemment, elle cousit cette chaire blessée par ces ciseaux coupants y passant l’après-midi entière. Les ciseaux qui avaient patiemment découpé son corps avec irrévérence, dans une tension insoutenable. Un homicide outrageant. Elle avait entendu ces ronflements, ce souffle creux et grave qui semblait venir d’une profonde grotte damnée. Sans préméditation, mais portée par toute la brutalité du blasphème.

Les ciseaux pénétrèrent la chair alors que son sommeil était profond. Rêvant d’un ciel d’été coloré de bleu, avec des chants d’oiseaux. Le bruit de l’air caressant les feuilles vertes des arbres comme l’eau d’une cascade qui embaume l’ouïe. Le dos posé sur un lit de bois de chêne. Dormant du repos de l’impétueux qui n’en a plus l’âge. À pas de loup, déboutonnant sa chemise dans un geste fantomatique. D’une légèreté indocile. Après cette marche saccadée. Longue. Éprouvante. La marche vague d’un corps meurtri, pillé, souillé, vidé de son humanité. Guidé par un instinct primal. La porte grinçante et lourde s’était refermée comme une porte de prison. Laissant une couche puante de trahison dans laquelle elle s’était éveillée sans consentement à la vue d’un criminel s’évadant dans un silence mutilant. Trahison. Délit. Effraction. Sous couvert d’une affection rapine. Souffle court. Sidération. Douleur intense, barbare. L’acte comme attentat silencieux. Impropre et lent. Une éternité sans pitié. Sacrilège. Outrage sans procès. Confusion des sens. Alors qu’elle s’était endormie auprès de sa grand-mère.

Mamie possédait étonnamment de grandes oreilles. “Mais c’est pour mieux t’entendre” dit-elle d’une voix funeste. Et cette grande bouche, pourquoi était-ce déjà ? La fillette reprit son panier vide au fond rouge carmin. Remit sa capuche. Le soleil couchant orientant le chemin de la maison. Elle espérait que grand-mamie serait assise dans un des fauteuils du salon discutant avec maman de leur inquiétude de ne pas voir rentrer la fillette au chaperon rouge. Comme elle se l’était promis, elle se mit à chantonner. Une chanson qui parlait d’une promenade libérée d’un loup que personne ne retrouverait. Il pourrirait au fond de la rivière comme il le méritait. Tout acte criminel doit être puni disait maman.

Il n’y aurait pas d’avocat du diable. La fillette s’était défendue toute seule comme lui avait souvent suggéré papa. Elle rentra donc de l’air naïf qu’ont les enfants. Personne ne remarqua la tache couleur pourpre sur son manteau rouge. Tâche d’un secret coupable. Ses mains tremblantes furent attribuées au froid de la pénombre de l’automne. Personne n’avait remarqué la blessure écarlate dans ses entrailles souillées. Ni n’avait vu que le loup n’était pas seul mort. Ni remarqué la mort de la fillette aussi. Même quand le lendemain, elle laissa son chaperon rouge au placard pour un eye-liner noir. On avait juste cru qu’elle avait grandi d’un coup d’un seul. On avait juste dit : aller jouer dehors, ça fait du bien aux enfants ! Il était une fois, un loup mort à cause d’un rapt de candeur.

Une nouvelle de Karine DANAN – Promotion Ecrire un livre

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