Lundi 4 Avril 2016

Je vais devenir folle. Je le savais déjà… mais ça reste dur à avaler. Il aurait pu y mettre les formes ce spécialiste !
Pourquoi ce GPS ne retrouve pas le nom de la rue Alzheimer ? Mais oui, c’est la rue Alabama que je dois saisir… Elle se trompe sans arrêt cette machine… 

Dimanche 10 avril 2016

Je vois rarement ma fille. Elle est là aujourd’hui, triste. Les yeux rougis, elle essuie quelques larmes. Est-elle malheureuse dans son ménage ?
— Et ta famille… ?
— Ils sont grands, et tu sais…
Ah ! quand les enfants quittent la maison on se retrouve tellement seule… Cela me rend triste de la voir ainsi.
Est-ce à cause de moi ? Peut-être… mais pourquoi ?

… janvier 2017 

— Mais parce que je t’ai déjà répondu !
Oh ! ce ton agressif qui me hérisse ! Je lui demandais gentiment si ses enfants allaient bien ? Et il me répond un « Oui ! » exaspéré. Il n’est pas obligé de rester là, avec moi, si ça l’énerve.
Je ne comprends pas ces gens toujours excités. Ils ne doivent pas être heureux… comment supportent-ils leur vie ! Ils nous transmettent leur stress, bien inutilement. Je lui souris, ça le détendra, et je vais lui demander si son travail va bien.
— Et vos enfants, est-ce que ça va ?

2017

Mon fils Yves est venu me voir. Il habite tout près.

— Non, à Paris, maman.
— Ho ! mais depuis combien de temps ?
— Depuis une vingtaine d’années…
Je ne le crois pas, il habitait Saint-Etienne le mois dernier. Pourquoi me raconte-t-il cela ? Pour se rendre important à mes yeux, il n’en a pas besoin… L’homme qui est face à moi est calme, doux, il me parle lentement. Il voudrait tout savoir de ma vie.
— As-tu bien dormi cette nuit ?
Qu’est-ce que ça peut bien lui faire ?
— Oui, je dors très bien en ce moment.
— L’aide-soignante m’a dit que tu t’es réveillée vers 4 heures…
— Ah non, pas du tout.
Mais de quoi se mêle-t-elle celle-là ! Que sait-elle de mon sommeil… Elle ne dort pas dans ma chambre que je sache !
— Au revoir, je dois retourner en classe.
— Mais c’est mercredi aujourd’hui.
Ah ! si on est mercredi… J’aimerais pourtant bien m’en débarrasser de ce monsieur si gentil. Les enfants sont polissons en ce moment. En voilà deux qui se chipotent derrière moi. Je me lève et, sur un ton autoritaire, je leur demande de se taire.
— Maman, les deux dames discutaient simplement de l’heure du déjeuner.
Oui exactement, elles faisaient les folles. Je ne l’accepte pas dans ma classe ! Heureusement que je sais me faire respecter…

°°°

Quel travail un bébé !
Il me prend tout mon temps. Heureusement, le mien est sage ! Il pleure peu, dort beaucoup. Mais c’est une responsabilité un bébé. Et puis il ne mange pas beaucoup. Je lui donne, mais souvent il tourne la tête. Je l’ai tout le temps dans les bras. Il doit être bien léger puisque ça ne me fatigue pas, ce qui m’inquiète… Il doit manger pour grossir ! Sinon les petits cochons le mangeront… On est toujours en souci avec un bébé. Mais c’est aussi un tel plaisir… Ses sourires, ses premiers Areu, sa petite main autour de mon index.
— On lit la presse Madame Journoux ?
— Ah oui !
La dame prend la poupée.
J’ai toujours aimé lire. Les étagères de ma chambre ploient sous les livres. Et je vais tous les mercredis à la bibliothèque municipale. Ce que j’aime le plus, ce sont les romances, les livres historiques. Les destins tragiques.
Heureusement que c’est écrit gros, j’ai mal aux yeux aujourd’hui.
— Le maire remet la médaille du travail à monsieur Pompette…
— Monsieur Pompey.
— Monsieur Pompey pour ses quarante-cinq ans passés au service de la commune…
Ça doit être le grand-père de mon copain de classe. Je ne savais pas que cet homme avait autant travaillé pour monsieur le maire…
— une petite tête a été…
— une petite fête.
Oups, je ris de mon erreur. Une “tête” organisée en son honneur, c’est quoi : du maquillage, une boule rouge sur le nez ?
J’entends le bébé pleurer. J’y retourne.

°°°

Yves ouvre le champagne. On lève notre verre.
Ils me regardent tous, le sourire aux lèvres, pourquoi donc ?
Yves amène un énorme bouquet de fleurs.
— Oh ! quelles roses magnifiques.
Ils se sont souvenus, j’ai toujours aimé les fleurs. Je les cultive dans mon jardin, chaque matin je cueille un nouveau bouquet pour ma table…
— Sais-tu pourquoi il y en a quatre-vingts ?
Je suis heureuse, en famille, j’hume une rose.
— Pour tes quatre-vingts ans…
Je ne sais pas pourquoi ils ont acheté quatre fois plus de fleurs que mon âge. Mais pourquoi pas au fond ! Ils se mettent à chanter tous ensemble. Je suis bien.

Je me souviens de l’anniversaire pour mes treize ans. J’avais demandé une seule chose : une tasse de café. La première que j’ai jamais bue. Je devenais adulte.
Tous ces rires autour de la table, je me sens bien. L’un emplit mon verre, l’autre me coupe la viande, un troisième me parle. Tous sont gais. Je vais bien.
Est-ce un mariage ? Où sont les mariés ?
Le jour décline. Je dois rentrer chez moi. Yves me ramène. Je m’appuie sur son bras.
— Mais tu crois que l’on peut rentrer chez les gens comme cela ?
— Oui Maman, ils t’attendent.
— Ah bon ?
Il me guide dans un jardin, on y distingue des roses en fleur. Cela me rappelle quelque chose… Je suis bien. On monte quelques marches d’escaliers. Il y a beaucoup de monde à table.
Je salue la personne qui nous accueille.
— Et vous, Madame Journoux, avez-vous passé un bel anniversaire ?
— J’ai passé une bonne journée oui !
Elle se trompe, ce n’était pas mon anniversaire, je suis toujours avec mes parents ce jour-là.
— Venez, je vous installe à côté de Madame Autin comme d’habitude.
Yves reste en retrait.
— Je te dis au revoir Maman. Il me serre dans ses bras et m’embrasse.
Que se passe-t-il ? Il fait mine de s’en aller !
— Eh non, Alfonse ! ne me laisse pas ici…
Je m’accroche à lui.
— Je ne connais personne ici… Et après, comment vais-je faire pour rentrer chez moi ?
— Maman, je suis ton fils Yves, pas ton mari… Tu es ici chez toi, depuis deux ans.
Il veut m’abandonner aux mains de ces inconnus.
Il m’embrasse à nouveau.
Sa voix tremble.
— Je t’aime maman. Tu es bien ici.
Non je ne suis pas bien, si cet après-midi était un rêve, me voici en plein cauchemar.
Il s’en va. Trahison ! Que lui ai-je fait ? Je m’agrippe à la porte vitrée que je ne parviens pas à ouvrir. Il descend les marches, se retourne, m’envoie un baiser. Je pleure.

°°°

Je ne comprends pas tout ce qu’ils me disent. Ils parlent tellement vite ! Et avec des mots inappropriés ou que je ne connais pas.
— Est-ce que je mens bien ?
— Non, ici, est-ce que tu manges bien ?
Je n’ai jamais menti, ni ici ni ailleurs. Je souris.
— Non jamais.
— ???

On paresse au soleil, avec ma grande sœur. On est bien dans nos jeunes corps comme dans nos têtes.
— Maman, voici Léonie, ta deuxième arrière-petite-fille.
— Chut… Chut, plus bas, nos parents font la sieste à côté… 

Je sens la chaleur du soleil sur mes bras, sur mon visage. Suis sereine, sa main gauche posée sur la mienne.
Il me parle, je ne le comprends pas. Il me parle, sa voix est mélodieuse. Tout est calme.
Depuis combien de temps ? Je ne sais plus. Je ne cherche plus. Je ne parle plus.
Je pose mon visage sur son épaule. Tout est calme. Je m’endors.

Une nouvelle de Bernard Génigier
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