– Bonjour à tous. Avant de commencer les présentations, je voulais d’abord vous remercier d’avoir trouvé le courage de venir ici. Je sais la démarche très difficile, surtout dans cette période de votre vie. 

Tous les regards intimidés et inquiets sont braqués sur Madame Kahn. Elle prend soin, en s’exprimant, de regarder avec bienveillance chacune des personnes du groupe.

– Nous nous réunissons donc afin de partager nos expériences, nos difficultés, dans le but de nous soutenir mutuellement et de cheminer vers plus d’apaisement. Pour que cette thérapie de groupe soit efficace, il va falloir jouer le jeu, c’est-à-dire livrer un peu de vous-même à chaque séance, afin que nous ayons de la matière de réflexion. 

À toutes ses fins de phrases, elle observe une pause afin que chaque participant puisse intégrer correctement ses propos.

– Comprenez bien que personne n’est là pour vous juger. Ce qui vous réunit, c’est la dépression. Peu importe ce qui vous a amené à cet état psychique, vous n’en êtes pas responsable. Ce qui compte, et c’est pour ça que nous sommes là, c’est de vous en sortir. Pour commencer, je vais vous proposer de vous présenter à tour de rôle, en nous précisant depuis quand vous êtes malades, et éventuellement les troubles du comportement qui vous envahissent, s’ils existent. Je vous demande de ne pas vous interrompre, et de ne pas commenter les présentations des autres. C’est à vous ! 

Les épaules se tassent et les regards s’affaissent. Prendre la parole en public paraît être insurmontable. Madame Kahn laisse volontairement le silence s’installer. Un homme finit par se lancer :

– Bonjour. Je m’appelle Florian. Je suis ici aujourd’hui parce que j’ai fait un burn-out à cause de mon travail. Ça fait 9 mois. Et depuis, je n’ai plus d’énergie pour rien. La seule chose qui me fait du bien, c’est de dormir. Voilà. 

Madame Kahn lui adresse un léger sourire pour le remercier et pour encourager les autres à poursuivre. Une femme gironde prend alors la parole :
– Moi c’est Juliette. Je suis en dépression depuis que mon futur mari m’a planté, il y a 2 ans, à 3 semaines de notre mariage, sans aucune explication. Je suis anéantie par ce départ. Je n’arrive pas à remonter la pente. Elle déglutit. Et depuis, je ne fais que manger. 

La culpabilité se lit sur les traits de son visage. Elle est incapable de soutenir un regard, laisse le sien fixé sur ses chaussures.  

– Moi je suis Cécile. Je ne sais pas depuis quand je suis comme ça, j’ai l’impression de l’avoir toujours été. J’ai peur de tout. Je suis atteinte de TOC de vérifications, qui me pourrissent la vie parce que je ne peux plus rien faire d’autres. 
– Moi je m’appelle Gaspard. Je crois que tout a démarré au moment de mon licenciement. Depuis, je suis chez moi, seul et il ne se passe plus rien dans ma vie. Et mon plus gros problème, c’est que je ne dors plus. Forcément, comme je suis en permanence épuisé, je n’ai plus l’énergie de faire quoi que ce soit. 
– Bien. Je vous remercie pour ces présentations. Pour aujourd’hui, je vais simplement vous demander de réfléchir à votre plus grosse peur, et de la noter sur une feuille, puis de placer cette feuille dans une enveloppe et de la refermer. 

En même temps qu’elle parle, elle distribue le matériel aux participants.

– Enfin, je vous demande de noter votre prénom sur l’enveloppe et d’y inscrire dessus à quel moment, à quelle condition vous acceptez que j’ouvre l’enveloppe pour y découvrir votre peur, puis la partager à l’ensemble du groupe. Vous avez bien compris ?

À la fin de l’exercice, Madame Kahn ramasse les enveloppes, les rangent dans son sac, remercie les participants et leur donne rendez-vous la semaine suivante.

Après avoir refermé les portes de son cabinet, elle rentre chez elle en traînant des pieds. Elle aussi à parfois le moral en berne et passer ses journées à écouter la misère du monde n’arrange rien. En ouvrant la porte, elle constate que son appartement est encore sens dessus dessous. Elle enlève ses chaussures, observe en coin son mari encore occupé sur un jeu vidéo et se demande si quelqu’un va s’apercevoir de sa présence et lui demander comment elle va.

Sa fille, téléphone à la main, passe devant elle en se dirigeant vers le frigo, attrape une cannette de coca et fait le chemin retour, sans lui adresser un mot, ni même un regard, trop absorbée par sa conversation téléphonique.

En rangeant mécaniquement les affaires dispersées çà et là, elle se rappelle que ce week-end elle doit aller visiter ses parents pour qu’ils se sentent moins seuls. Elle soupire à cette nouvelle contrainte. Elle pense aussi à cette routine qu’elle a laissé s’installer dans sa vie de couple et de famille qui ne lui convient plus. Elle se demande, en regardant Etienne absorbé par son jeu, où sont passés leurs éclats de rires, leur soif de découvrir et la fougue des premières années. Sa vie ressemble aujourd’hui à un service après-vente, soigneusement millimétré, où la surprise n’a plus sa place. Être au service des autres, leur faciliter la vie. Les accompagner, les soutenir, les porter parfois, les encourager, les aimer tout le temps. Elle s’applique à tout ça. Mais elle, qui prend soin d’elle ?

Un cri provenant de la chambre de sa fille vient la sortir brutalement de ses pensées :

– Maman, tu n’oublieras pas de faire le chèque pour mon voyage scolaire steuplé, je t’ai posé tous les papiers sur la table. 

Blasée, elle attrape son sac à la recherche de son chéquier. En farfouillant dedans, elle tombe sur les enveloppes remises par les participants du groupe de parole. Elle les sort de son sac et décide de s’installer sur le canapé pour en lire les annotations. Elle lit, tour à tour, les messages suivants :

  • Juliette                 « Quand vous voudrez »
  • Cécile                   « Sur le port de la rochelle, avec un plateau de fruits de mer »
  • Florian                  « Jamais »
  • Gaspard               « Quand j’aurais appris à m’aimer »

Elle reste interdite face à ces enveloppes un long moment, avant de se saisir de son téléphone, déterminée.

– Allo papa ? Je fais vite, je n’ai pas beaucoup de temps. Je voulais juste te prévenir que samedi je ne pourrai pas passer vous voir, j’ai un impératif de dernière minute. Je passerai sûrement le weekend suivant.
– C’est entendu ma chérie. Rien de grave cet impératif ? 
– Non, je dois juste partir à la Rochelle. 

C’est à ce moment de la conversation qu’Etienne a levé les yeux de son écran.

Installée face à l’océan, sous un soleil éclatant, elle savoure cet instant de liberté, un verre de vin blanc à la main. Elle observe, avec beaucoup de légèreté, l’agitation du port, les enfants qui jouent et les vélos qui slaloment entre les piétons. Elle se délecte de l’odeur iodée qui envahit ses narines, portée par la brise marine.

L’enveloppe de Cécile est posée sur la table, juste devant elle. Elle attend.

Lorsque le serveur lui dépose son plateau de fruits de mer, elle se dit que le contrat est rempli. Elle se saisit de l’enveloppe, la déchire et en ressort le papier sur lequel est griffonné :

« J’ai peur de ne jamais oser réaliser mes rêves. »

En dégustant son plateau de fruits de mer, elle se promet de réaliser les siens.

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