L’atmosphère grouillante et chlorée de cet espace artificiel et clos le détend immédiatement. Il se sent si subtil qu’il voudrait pouvoir s’imprégner de l’odeur musquée de tous ces individus et se dissoudre dans la protection grégaire des gnous.
       Il descend les deux premières marches. Il tient ses lunettes à bout de bras. Sa main est posée sur le haut de sa cuisse droite. La dernière marche est la plus difficile. En dépit de son épaisse combinaison shorty, le haut des jambes reste la partie la plus sensible pour lui. C’est à partir de ce point qu’il sent l’eau le pénétrer comme une fourchette glacée qui délierait sans ménagement les spaghettis de ses fibres musculaires.
       Le corps à moitié immergé, il vient se placer au niveau de la chaise du maître-nageur. Il prend plus de temps qu’il n’en faudrait pour mettre ses lunettes. Ça lui rappelle ses années de lycée, retarder le moment de faire face, reprendre un café, faire du rangement. Il aimait se raconter qu’il s’agissait d’une préparation, mais c’était l’angoisse qui l’empêchait de s’asseoir à son bureau.
       Pas de lignes d’eau. Le dimanche à 15 h, personne ne vient pour faire des longueurs. Ça crie, ça saute, ça joue au ballon. Une atmosphère d’agressions joyeuses et salvatrices. C’est un excellent nageur et sa carrure est presque risible dans cet amas de quadragénaires adipeux. 1M90, 95 kg, des épaules de pare-buffle dans un équipement qui conviendrait plus à une épreuve de nage en eau libre aux jeux olympiques qu’à une après-midi barbotage et BN à la fraise à la piscine municipale.
       Il se lance, commence par deux mouvements de brasse et il dit adieu à tout le monde. Dès que sa tête se couche dans l’eau, c’est le silence. Ce silence a une texture, celui d’un mur de béton recouvert d’un crépi lisse, usé, celui d’une très vieille cellule, imprégné des rêves d’évasion et de justice de générations de détenus. Ce silence-là, il ne l’a pas mérité, c’est une erreur judiciaire.

       Il ne va pas vite, se concentre sur sa technique de crawl, va chercher loin devant, fait bien plonger son bras, le relève en effleurant sa cuisse… Ses yeux sont fermés, il retarde toujours le moment. Ils s’ouvrent, il voit encore les carreaux, la faïence bleu foncé de son couloir, et plus il avance, plus le vertige le prend, le fond s’éloigne, le bleu disparaît. La température de l’eau chute et il est tenté d’accélérer.  À présent, le sol a des reflets de vase, l’eau du bassin au départ limpide devient saturée de particules vertes en suspensions.
       Il l’a senti.
       Jusque-là, elle ne venait le visiter que la nuit, mais il savait qu’elle serait là. C’est toujours la même chose, elle ne le touche jamais, elle joue avec lui, c’est la caresse de l’accélération qu’elle inflige aux particules d’eau qui lui indique sa présence. L’ombre, est avec lui. Il ne sait pas s ‘il l’a vraiment vu, elle ne se laisse jamais saisir complètement, elle ne vient jamais d’en face, elle n’est visible que dans ce que l’on ne veut pas voir. L’ombre est là il n’y a plus de doute, il l’observe discrètement, elle danse sous lui, gracieuse, fluide et se rapproche. Tellement puissante, il ne sert à rien de changer de direction, il est sous son emprise. Son cœur télégraphie hystériquement sa panique au bassin et cette vibration semble entrer en résonance avec l’ombre qui s’en nourrit, elle grossit, enfle. Il ne voit plus qu’elle, elle doit faire la taille de la piscine maintenant. Mais quelle piscine ? Il n’y a plus de piscine, plus de jambes, plus d’innocence, plus de joie. Ils lui ont dit qu’Il ne risquait rien. Mais ça grossit encore, il accélère, il faut lui échapper, c’est le sprint final, il ne se tourne même plus pour respirer, c’est à ce moment que ça se joue, il sait qu’elle va pivoter et lui montrer son affreux sourire, d’une perfection monstrueuse et alors… Il ne nage plus, ne glisse plus, il frappe l’eau, c’est un chien qui se noie et lorsque son bras retombe, il sent qu’il heurte violemment quelque chose, pendant un instant, il pense que c’est l’ombre qu’il touche, mais la lumière et le bruit reviennent.
 « Vous n’êtes pas bien de nager comme ça ! Il y a des enfants ici, c’est dangereux, taré va !! Vous m’avez fait un mal de chien en plus … ».

       Il n’a plus d’énergie, sait à peine marcher, il sort du bassin en s’appuyant de tout son poids sur la rambarde. Une fois arrivé en haut des marches, une douleur lui balaie la jambe droite, le flash du choc de son crâne sur le carrelage du bord du bassin, le ramène sur la plage, il a du sable dans la bouche, le soleil dans les yeux et une odeur de rouille dans l’air… Il saigne, il ne prend même plus le risque de se relever et marche à quatre pattes. Des gens se pressent pour lui venir en aide, mais il n’arrive qu’à sangloter des pathétiques, «Ça va laissez-moi, ça va, laissez-moi ».
       Comme un mantra qu’il répète en allant chercher son sac posé sur la chaise, répète en glissant, répète en colorant le pédiluve de sirop d’arcade, le répète jusqu’à ce qu’il soit enfermé dans un des box du vestiaire.
       Il est assis, nu sur sa serviette, sa combinaison gît sur le sol de la cabine, avec les taches de sang qui continuent de pleuvoir, elle ressemble à la peau d’un phoque qui viendrait d’être dépecé. Il caresse sa jambe, il chatouille la texture de l’absence. Cette crevasse polie, fraîche, rose, nacrée, qui parfois fait vibrer ses os de douleurs. À l’hôpital les chirurgiens qui l‘avaient opéré lui ont dit qu’il s’agissait d’une douleur fantôme, ça arrive quand un morceau vient à manquer. Il ne faut pas s’en inquiéter, c’est que dans la tête, ça finira par disparaître. Une douleur fantôme. Ceux de la plage l’avaient aussi vu la douleur fantôme, trois mètres, peut-être 800 kilos, un bébé.
Un bébé.

 Il sanglote, n’a même pas le courage de hurler, il tremble et s’apitoie. Cette blessure est une fuite par laquelle il s’est vidé, vidé de son courage, de ses tripes, de ses désirs, de son nom. Il est creux, sombre, sans consistance, volatile. L’ombre d’un homme.

Une nouvelle de Flavien ROUQUETTE – Promotion écrire un livre

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