Laure s’assit une fois arrivée dans le pré. La journée s’étirait devant elle, douce, vide. Elle garderait les brebis jusqu’au soir puis elle retournerait chez elle. Sans joie aucune, mais poussée par le besoin d’un toit, le salut des voisins, l’habitude. La jeune femme laissa son regard vagabonder sur le paysage familier. Elle avait entendu que le loup s’était montré par deux fois dernièrement. Une fois à la Borie basse et puis une semaine après, au vieux Bournac. Quand les loups revenaient, les vieux murmuraient en balançant la tête de droite à gauche, les épaules tombantes. Ça n’était jamais bon signe. Laure ne craignait pas le loup. Son père lui avait appris que l’animal, pour féroce qu’il passait dans les histoires à la veillée, ne s’aventurait pas à défier un humain. Il attendait son heure, vigie discrète, guettant le moment propice pour emporter sa proie.

Bien déterminée à rester attentive aux bruits environnants, la bergère sortit son ouvrage pour empêcher sa pensée de divaguer. Le tricot avançait vite sous ses doigts agiles, s’écoulait comme un ruisseau sur ses genoux. Une maille après l’autre, elle se construisait un rempart mental pour repousser les assauts de toute autre considération. Chose malaisée qui ne pouvait réussir, les temps n’étant pas au calme et à la sérénité. D’autres rumeurs que le loup grossissait, enflaient dans les campagnes, franchissaient les ponts et les cols, alarmaient les mères et les fiancées. Elle, qui n’était ni l’une ni l’autre, de surcroît sans frère ni père, désormais, se laissait remuer par ces nouvelles sombres comme une algue sur son rocher. Elle n’avait d’attache que sa masure, pour le reste, eh bien, la vie y pourvoirait si nécessaire, ce n’était pas pressé. Il n’y avait bien qu’Antonin, ce grand benêt au large sourire, qui mettait un peu de lumière dans ses journées. Son seul ami sur terre désormais.

Les brebis paissaient, insouciantes, ignorantes, sans autre souci que de croquer un brin d’herbe miraculeusement resté vert jusqu’en ce mois d’été. Le bruit d’un éboulis la surprit, elle sursauta, se rendant compte brusquement qu’elle rêvassait. Le loup attaqua au moment où Laure entendit le tocsin. Rapide, précis, il fondit sur la plus âgée des bêtes du troupeau. Les chiens le firent fuir, trop tard pour sauver l’animal blessé. La bergère se leva sans aucun autre geste, raide, immobile comme la barre rocheuse du causse. L’appel résonnait dans sa tête, creusant des galeries dans tout son corps, vibrant à travers lui. La guerre. La guerre. La guerre.

Laure revint à la nuit au village, rentra les brebis, passa prévenir son maître de l’attaque du loup. Mécaniquement, sans un mot qui dépasse, sans l’esquisse d’un geste qui put trahir l’éboulement intérieur qui l’avait fracassée quelques heures plus tôt. En remontant la rue principale, elle vit les fenêtres éclairées, inhabituelles, elle fut prise par la tension nouvelle qui enserrait bêtes et gens dans un même flot. Un sentiment d’appartenance tout neuf voulait lui faire oublier les petites rancœurs, les mesquineries, les bassesses. Elle résista tout net, et pour ne pas risquer d’y céder, courut chez elle et s’enferma à clé.

Dans la petite maison en pierre héritée de ses parents, la jeune fille laissa libre cours à son désarroi. Elle ne comprenait pas grand-chose à ses états d’âme, seulement qu’une page de sa vie se tournait, qu’elle ne pouvait deviner ce qui s’écrirait au revers et que cette incertitude lui rappelait trop vivement ses premiers jours d’orpheline. Elle éteignit brusquement la petite bougie quand elle entendit des pas résonner au-dehors. Rester seule, toujours, et ne pas souffrir. Voilà tout ce qui importait désormais. Les pas se rapprochaient, tintement familier. On frappa doucement. Laure resta immobile, paralysée par une sorte de réflexe de conservation venu du fond de son ventre. Elle savait tout entière qu’Antonin n’insisterait pas, qu’il penserait tout bonnement qu’elle dormait.

Elle se leva très tôt le lendemain et fuit dans la montagne avec le troupeau. Comme la veille, elle se perdit dans la contemplation de l’horizon. Ses mains jouaient avec le petit flûtiau laissé par Antonin devant sa porte, la veille au soir. Souvenir des heures passées à jouer pour elle et égayer les heures les plus tristes qu’elle eût connues. Le jeune musicien y tenait comme un rosier à ses épines. Qu’il le lui eût confié la rendait plus sombre encore, et en même temps plus forte. Elle l’imagina sur la place du village, avec les autres. Uniforme sur le dos, resplendissant, dégingandé, les épaules un peu basses, scrutant de haut la foule pour y déceler deux yeux noirs et fiers et une natte serrée. Elle secoua la tête pour effacer la vision et retrouver les brebis blanches, le ciel bleu, la prairie nue. Le soir, la jeune bergère retrouva un village vidé de ses hommes. Les enfants jouaient, étonnés d’entendre leurs cris remplir seuls le jour qui faiblissait. Les femmes et les vieux avaient remplacé les appelés dans les tâches quotidiennes, mais pas à la terrasse dallée du petit café, restée vide. La boulangère lui vendit avec le pain la description du départ groupé des soldats dans la matinée. Il était parti.

Le sommeil vint plus facilement, lourd, ensorcelant. Elle était épuisée. Des heures qui suivirent, elle ne garda le lendemain qu’une réminiscence floutée et une nécessité vitale. Elle se trouvait là-haut, dans le pré, sur son causse, le soleil se levait juste. Une ronde de loups surgit et l’entoura. Leurs ombres immenses jouaient des tableaux magnifiques et monstrueux. Le grand loup qui menait la meute s’avança lentement vers elle. Elle ne ressentait nulle crainte, fascinée par son regard magnétique, son allure altière. Quand il parla, elle lui trouva dans la voix des inflexions semblables à celles de son père tant aimé.

–          Petite femelle, où sont tes brebis ?

Elle tourna la tête à gauche puis à droite, affolée subitement. Elle ne voyait pas ses bêtes. Puis elle en vit une dans la gueule d’un loup, une seconde dans d’autres crocs, enfin tout son troupeau se trouvait pris par la meute.

–          Petite femelle, où est ta maison ?

Laure se tourna vers la vallée, où le village n’était plus qu’un tas de ruines fumantes.

–          Petite femelle, où est ton cœur ?

Elle baissa la tête vers sa poitrine, où d’un trou vide elle sortit une noix sèche et noire. Une larme coula, ronde, salée, du coin de l’œil jusqu’au bout de son nez. Laure se sentait minuscule, effaçable, vide, lourde, face aux grands yeux jaunes qui la fixaient avec gravité. Elle voulut s’enfuir, mais elle était entourée par les loups, qui se rapprochèrent d’elle lentement, implacablement. Dans sa main droite, elle devina la présence du flûtiau, et instinctivement le porta à ses lèvres. Dans son rêve, elle sut d’emblée le faire chanter comme Antonin, faisant fuir la meute à l’exception du grand loup qui s’installa sur un rocher en surplomb, statue satisfaite et protectrice.

Au réveil, Laure, ne se rappelait pas grand-chose. En se levant, elle savait seulement qu’il lui fallait du papier, de l’encre, une plume, et qu’elle devait écrire à Antonin.

Une nouvelle de Marie MONGIN – Promotion Ecrire un livre

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