Au-dessus de lui, il y avait des arches élancées en marbre blanc, se succédant à moitié devinées jusqu’au bout de la salle immense, puis le plafond peint, hommage à la mer toute proche. Et sur les murs, autour, il y avait lui, Daniel Amparo, en pleine gloire, dépeint par chacun des artistes de la capitale tout au long des trente-deux ans, cinq mois et encore deux jours sacrifiés pour ce petit pays merveilleux de l’Amérique latine.

Le palais était vide. Le président Amparo se tenait au milieu de la salle de réception, droit, sec, les mains dans le dos, les yeux verts perçants, en attente. Il était déjà plus âgé qu’hier, beaucoup plus âgé que le président victorieux dans les tableaux tout autour, plus âgé et mesquin que notre président aimé dans les reproductions des manuels scolaires.

Il était resté seul. Ça lui allait mieux comme ça. Le général Esteban, en charge de tenir l’ordre dans la capitale, n’était pas venu ce matin lui présenter le rapport. Le palais était silencieux. Le vent s’engouffrait dans les rideaux avec une forte odeur d’iode, peut-être qu’un orage n’était pas loin.

Hier, il s’était emporté plus que d’habitude, il avait senti que sa vie va se jouer encore une fois. Que sa vieillesse lui tombait dessus tout d’un coup, sur un détour de phrase.

–              Tu devrais songer à un remplaçant, un héritier, lui avait dit Esteban.

Ils étaient dans le bureau présidentiel, lui assis dans son fauteuil Louis XV tout en velours doré, il jouait avec son coupe-papier fétiche, le coupe-papier de Napoléon.

La phrase d’Esteban était sortie de nulle part.

–              C’est quoi cette idée ?
–              Je t’ai fait général pour ça ! Pour la sécurité ! Lui avait-il dit en sentant l’irritation le gagner.
–              Fais déjà ton travail correctement, gère ces manifestations bidon, et après, on en parle ! Et je suis monsieur le président, je te rappelle !

Esteban s’était tu. Drago, son labrador, avait levé la tête, curieux, et l’avait regardé. Lui aussi s’était fait vieux. Et sa propre vieillesse l’avait assailli d’un coup. Elle lui était imposée de l’extérieur. La retraite, l’impuissance aussi. Mais il n’était pas encore fini.

La colère le fit se lever d’un bond.

–              Je ne suis pas fini, vous allez tous voir ! Avait-il crié.

Le coupe-papier partit jeté à l’aveugle.

Et avec ça, un autre cri avait retenti dans le bureau, un hurlement de douleur presqu’humain. Drago sautait sur place, un œil ensanglanté, transpercé par le coupe-papier en ivoire. Ses hurlements entrecoupés d’aboiements d’effroi. Les deux hommes l’avaient regardé un instant, horrifiés. Puis, le président prit son pistolet d’apparat sur le bureau et l’abattit d’un seul coup.

Il était même très loin d’être fini, ça en était la preuve. Et il va se relever. Le peuple est derrière lui, le peuple l’aime.

Il tira la corde lourde, en velours bleu brodé avec des fleurs de mine, symbole du pays. Sonnerie stridente à l’autre bout du palais. Mais personne ne vint. Le vent continuait à s’engouffrer dans les rideaux, plus fort maintenant.

À côté de la corde, sur le mur de pierre, un de ses tableaux des plus récents le montrait dans cette même salle, entouré des arches de la reconnaissance comme des colombes blanches déployées en auréole tout autour. Devant lui, les enfants des quatre coins du pays, avec des costumes colorés, les enfants de la ville aussi, sur un côté du tableau, dans leurs uniformes d’école inspirés du treillis militaire de sa victoire. Tous avec des sourires innocents et regards implorants, en lui tendant des fleurs.

Lui, le président Daniel Amparo, celui qui avait vaincu le tyran précédent, sortant le pays de trente ans de famine et désespoir. Le plus aimé. Les femmes venaient souvent lui présenter des bouquets de fleurs sauvages cueillies sur les flancs des montagnes, puis de beaux bébés sentant le lait et la peau de mouton, en passant sur les ponts de corde au-dessus des vallées étroites de son magnifique pays. Son pays.
Ça ne s’oublie pas. Tous les ennemis qu’ils avaient écrasés avec leurs troupes en rangs serrés – des montagnards asservis dans les mines, des pêcheurs de la côte appauvris par la pêche industrielle, des sans racine errant dans les grandes villes à la recherche de petits boulots de misère. Il les a tous rehaussés, il leur a donné un sens, il les a transformés. Ensemble, ils ont bâti ce nouveau pays, la tête haute. Ça ne se perd pas, ce genre d’amour.

Et puis, les autres ennemis qu’ils ont vaincus, à coup de pistolet derrière les baraquements de prison insalubres, les plus insidieux : les faux parleurs, les regards fuyants, les mains tremblantes, les faiseurs de mensonges, les voleurs à la petite semaine, les criminels hardis, les violeurs d’enfants, les traîtres, les époux infidèles, les tricheurs, les commères, les révolutionnaires de dimanche…

Le vent secoua les longs rideaux aux motifs dorés. Et derrière lui, une sorte d’écho et le fracas d’une vitre du côté des jardins.
Ils l’ont tous déserté. Il tira de nouveau sur la corde en velours, plus longuement, énervé. Ils étaient tous partis. Même Amalia. Après leur dernière dispute, elle avait choisi de suivre son petit révolutionnaire en carton, elle avait choisi ce Raul quelque chose contre son propre père, contre un héros de guerre.

–              Tu as abandonné le petit peuple, lui a-t-elle crié.

Personne n’aurait osé lui dire une chose pareille. Le dire et rester en vie. Mais c’est ce Raul derrière ça. Maintenant, ils se cachent. Amparo marcha le long de la salle, le visage fermé. Poings serrés. Il devrait le juger pour trahison. Il devrait la faire fouetter en public.

–              Mais où est ce traître d’Esteban ? Tonna-t-il en apostrophant les tableaux.

Sa voix réverbéra dans la salle. Même les services secrets étaient devenus impuissants. Esteban, son fidèle compagnon de lutte et de pouvoir, depuis leur jeunesse dans l’illégalité, depuis l’époque où la loyauté était tout ce qu’ils pouvaient se permettre, même lui était devenu faible, plus craintif qu’une vieille femme derrière sa poitrine de décorations.
L’air était tout d’un coup lourd, comme retenant sa respiration.

Les jardins étaient envahis de monde, ils avaient mis le feu à la coquette maison du gardien près des portes. Ils s’agitaient en criant en dessous des fenêtres de sa magnifique salle de réception. Il n’arrivait pas à voir leurs visages.

–              Amparo dégage ! Amparo le dictateur ! Dehors le vieux !

Il n’était pas encore fini. Il les regarda droit, seul au milieu de ses belles arches en marbre blanc comme des colombes s’envolant derrière lui. Les pierres jetées continuaient à briser les vitres et tombaient à ses pieds.

Un éclair fendit le ciel quelque part au-dessus des jardins et l’orage éclata enfin. Une pierre l’atteignit à la tempe gauche. La foule le vit voir tomber, et ils hurlèrent de joie en s’agrippant aux colonnes de stuc et grimpant dans la salle. Ils essayèrent en vain de raisonner les plus agressifs d’entre eux, la raison n’y était plus, elle ne sera plus la même. Il mourra lors de l’assaut, piétiné par la foule. La tête d’Esteban roula entre les pieds des mineurs affamés et des pêcheurs asservis dans les usines. Il ne la vit pas. Il était fini.

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