Rien ne serait arrivé si je n’avais pas changé de coiffeur. C’est la seule chose que je sais. Tout le reste, je l’ai oublié.  

Dix fois, vingt fois, je suis retournée chez ce coiffeur pour lui demander de me raconter cette journée du 11 avril. J’espère toujours qu’il se souviendra d’un détail, d’une phrase, d’un mot qui me permettra de retrouver ma vie d’avant. Dans son français approximatif, il me sert toujours la même version, et je vois bien que mon insistance le met mal à l’aise. Le matin de ce fameux 11 avril 2019, j’ai pris rendez-vous par téléphone et j’ai déboulé dans le salon en déclarant à qui voulait l’entendre que j’avais la ferme intention de changer de tête pour faire une surprise à mon mari. D’après Diên, le jeune coiffeur qui s’est occupé de moi, j’étais toute contente d’avoir trouvé un salon où l’on parlait Français. C’était comme une récréation, dans ce Saigon où les « expats » se débrouillent avec quelques mots pour demander leur chemin ou acheter une bouteille d’eau. Apparemment, j’ai discuté avec tout le monde, de tout et de rien. Diên se souvient que j’ai parlé à plusieurs reprises de mon mari, Français comme moi, qui travaillait dans une grande entreprise de travaux publics, de celles qui construisent le nouveau quartier de Binh Thanh. Mais il a beau fouiller dans sa mémoire, il ne se rappelle pas m’avoir entendue prononcer le nom de l’entreprise ou celui de mon mari. En revanche, il se souvient parfaitement que je n’avais aucune envie de retourner en France. Aussi curieux que cela puisse paraître, ma vie tient dans ces quelques mots, fixés dans la mémoire d’un jeune coiffeur pour qui je suis une cliente comme une autre. Il m’a coiffée à merveille, j’ai payé et laissé un pourboire généreux, et je suis sortie. Je me suis retournée devant la vitrine, pour admirer mon nouveau look, et…. je n’ai pas vu arriver la moto qui m’a renversée. Ma tête a heurté violemment la vitrine qui a volé en éclats, et j’ai perdu connaissance.  

Mon premier souvenir, est blanc, douloureux, bruyant et odorant. Dans une chambre surchauffée de l’hôpital franco-vietnamien, à l’autre bout de la ville, je suis éblouie par la lumière blafarde, les infirmières s’agitent autour de moi. Un médecin français, appelé à mon chevet m’explique que je suis arrivée il y a 12 jours et que, malgré le signalement à l’ambassade, personne n’est venu me voir. Avec ménagement, il me demande si je connais mon nom, mon âge.  

Ses questions m’affolent. Je suis perdue, je ne sais plus rien.  

– Mélanie ! Je m’appelle Mélanie.  

L’infirmière qui s’occupe de moi me remet mon sac en espérant que cela m’aide à « retrouver mes esprits ». C’est ainsi que je découvre ma tête d’avant, mon nom et mon adresse, mais pas grand-chose d’autre : dans un portefeuille bleu qui doit être le mien, une carte bancaire à mon nom, un passeport Français, ma carte de séjour. J’examine le contenu de ce sac avec l’étrange sentiment de fouiller dans les affaires de quelqu’un d’autre. L’infirmière m’annonce la visite de la psychologue. C’est elle qui m’explique l’accident et qui me donne l’adresse du coiffeur. Elle me montre mon téléphone, et m’explique avec précaution qu’il a rendue l’âme dans l’accident.  

Je suis restée à l’hôpital quelques jours de plus. Puis, le 26 avril, on m’a dit que je n’avais plus besoin de soins et que je pouvais rentrer chez moi. Chez moi ?… J’ai pris l’adresse indiquée sur mon passeport, et j’ai commandé un taxi. Toujours avec cette étrange impression d’être en visite, j’ai ouvert l’appartement de la rue Nguyen Van Huong, dans le district 2, avec les clefs trouvées dans le sac. Un bel appartement, avec vue sur la rivière, dans ce quartier d’expatriés. J’ai eu peur d’y trouver quelqu’un, mais il n’y avait personne. Je me suis installée, comme on s’installe à l’hôtel. Les plats Vietnamiens dans le frigo avaient moisi, je les ai jetés. J’ai trouvé du thé et des biscuits que j’ai grignotés avant de tomber de sommeil. J’ai passé quelques jours à fouiller de fond en comble l’appartement, à chercher qui pouvaient bien être les gens sur les photos du bureau. J’ai essayé d’ouvrir l’ordinateur, il était verrouillé par un mot de passe. La tablette aussi. Par chance, j’ai trouvé un post-it noté nouveau code VNB. Je suis allée le tester au distributeur du coin et au moins, j’ai pu faire quelques courses. Je me suis promenée dans le quartier en espérant que quelqu’un me reconnaîtrait, mais j’étais passée de brunette frisée à blonde avec une coupe au carré…. J’ai même dû perdre quelques kilos à l’hôpital parce que tous les pantalons de l’appartement (les miens, devais-je me convaincre) étaient trop grands. Au bout de quelques jours, j’ai décidé de me rendre chez le fameux coiffeur. Il m’a reconnue de suite, m’a proposé un café. C’est comme ça que j’ai appris que j’avais un « mari ». Sur le coup, j’ai cru que je me trouvais mal. Heureusement que j’étais assise… 

Depuis, cinquante mille questions se bousculent dans ma tête. C’est l’enfer, car tout est possible. Me suis-je inventé un mari ce jour-là, comme prétexte au changement de tête ? Ai-je vraiment quelqu’un dans ma vie ? Si je le considère comme mon mari, pourquoi n’apparait il pas sur mon passeport ? Est-ce l’un des hommes qui figurent sur les photos du bureau ? Comment savoir si personne ne me connaît, ou ne me reconnaît dans cette ville ? Ce sac, cet appartement, sont-ils vraiment les miens ou vais-je voir un jour la vraie occupante revenir ? C’est quand même étrange que les vêtements soient trop grands… Et je dois bien avoir de la famille quelque part en France, ou peut-être même à Saigon… Et si les jeunes gens que j’ai vus sur les photos étaient mes enfants ? Ce serait terrible de ne pas les reconnaître. Mais non, je ne me sens pas mère, ce n’est pas possible… Mais si, c’est possible puisque je n’ai plus de passé. J’ai cinquante ans et ma vie m’a échappée en quelques instants. Je ne sais même pas si j’existe pour quelqu’un puisque personne n’existe plus pour moi. 

Les questions tournent sans fin dans ma tête. Un bruit de clés dans la serrure. 

Je sursaute, quelqu’un rentre dans l’appartement, quelqu’un qui a les clés. Je me fige, incapable du moindre geste, un verre d’eau tremblant dans ma main droite.  

– Mélanie, tu es là, j’ai eu tellement peur. Où étais-tu ? 

 Un homme s’approche et prend mes mains dans les siennes. 

– Toute la rédaction est sens dessus dessous, on était persuadés qu’ils t’avaient enlevée.  

– Enlevée ? Mais qui ? Mais quoi ?  

C’est trop, je ne sais pas qui il est mais je m’effondre dans ses bras et lui raconte, haletante, le coiffeur, l’accident, l’hôpital, mon passé effacé, je le supplie de m’expliquer.  

Il me regarde sans comprendre.

– Mais Mélanie, ton enquête sur la filière Coréenne, le réseau des coiffeurs que tu t’apprêtais à piéger… On avait rendez-vous pour organiser le faux reportage, et au dernier moment, tu m’as laissé un message, tu avais une piste sérieuse, tu changeais de coiffeur cible. Ensuite, tu as disparu, envolée, plus de nouvelles…. 

Je suis surprise de m’entendre rire :

– Et dire que rien ne serait arrivé si je n’avais pas changé de coiffeur ! 

Une nouvelle de Brigitte Olive – Promotion Ecrire un livre

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