Je me tiens debout, ma canne abandonnée quelque part derrière moi. Pour ce dernier au revoir, je n’en ai pas besoin. Autour de moi, tout le monde pleure, à commencer par nos enfants. Trois enfants, huit petits-enfants, quatorze arrière-petits-enfants et une arrière-arrière-petite-fille, tous réunis autour de la tombe de Gabriel. Lui, qui voulait une famille nombreuse, doit être vraiment heureux maintenant qu’il nous regarde de là-haut. Moi, je ne pleure pas parce que j’ai déjà assez pleuré dans ses bras quand il m’a murmuré ces trois mots qui resteront à jamais dans mon cœur, il y a cinq jours. Nous savions que ça allait arriver et nous étions prêts, mais j’aurais aimé que la faucheuse m’attrape en même temps que lui. Je lève la tête et je souris en regardant les nuages menaçants. S’il pleut aujourd’hui, ce sera signe qu’il pense toujours à moi. Gabriel a toujours aimé l’odeur de la pluie et le bruit sur les carreaux. Si je comprends pour l’odeur, je n’ai jamais compris cette histoire de bruit, même s’il a passé des soirées entières à l’imiter en tapant sur mon torse avec ses doigts au rythme de la pluie tombant sur le velux de notre premier appartement. Il trouvait ça apaisant, mais moi, j’ai toujours trouvé ça énervant, par contre, j’adorais ce genre de moment d’intimité entre nous.

Notre fille aînée me donne un léger coup de coude et notre fils me fait signe de jeter les fleurs alors je m’exécute. Ils sursautent tous et j’imagine que le bruit sourd du bouquet qui touche le cercueil doit être vraiment désagréable à entendre. Tout le monde commence à se disperser pour remonter lentement les allées du cimetière. Notre deuxième fille me redonne ma canne tandis que notre fils essaye de me guider pour partir, mais je le repousse doucement et lâche ma canne pour lui expliquer que je veux rester ici pour un dernier tête-à-tête avec mon mari. Il ne s’éloigne que de quelques pas tandis que je m’assois sur le banc à côté de ce qui sera ma dernière demeure, le jour où je viendrais le rejoindre. Quelques gouttes de pluie tombent sur mes bras et je ferme les yeux pour retourner 76 ans en arrière.

3 septembre 2007

1er jour à l’université. J’en rêve depuis le début du lycée. Je sais que tout va être compliqué ici, mais j’ai aussi l’espoir que tous mes rêves se réalisent. C’est la première fois que je vais dans une école pour entendants, mais je veux le faire pour réaliser mon rêve. Je veux créer des classes mixtes pour aider les enfants sourds à s’intégrer à la société et apprendre la langue des signes aux entendants afin que nos deux mondes ne soient plus séparés. J’ai bon espoir pour les générations futures, et j’espère vraiment qu’un jour la surdité ne sera plus associée aux études courtes et aux métiers manuels.

À la fin du dernier cours, le directeur de la section Lettres m’attend à la sortie et je sais déjà que c’est une mauvaise nouvelle. Effectivement, il m’annonce que je n’aurais pas de traducteur avant les vacances de la Toussaint et me propose de changer de filière pour aller en Sciences et Techniques parce qu’il y a deux élèves sourds et que cela permettrait d’avoir un seul traducteur pour nous tous. Comme je refuse de changer, il m’annonce que je devrais me débrouiller et que je n’aurais aucun traitement de faveur. Heureusement que j’ai des parents et deux frères entendants, donc je pratique la lecture labiale. Peu importe à quel point ça sera difficile, il est hors de question que je baisse les bras. Je quitte son bureau les larmes aux yeux, essayant de m’accrocher à mes espoirs en l’avenir et je heurte un gars qui venait en courant. Il s’excuse rapidement et me pousse sur le côté pour pouvoir rattraper le directeur qui fermait son bureau. Je quitte le bâtiment, mais je ne sais pas où aller alors je m’assieds sur un muret et observe les personnes autour de moi. Ils sourient, certains rient, certains se tiennent la main, il y a même des couples qui s’embrassent. Bien sûr, certains sont seuls et ont l’air aussi perdu que moi, ce qui me rassure un peu. Peut-être qu’ils n’ont pas à gérer un handicap invisible, mais ils ont leurs propres problèmes. Et comme dit ma mère, tout problème à toujours une solution.

Une main s’agite devant mes yeux et me fait sursauter. Le gars de tout à l’heure me sourit et se met à parler beaucoup trop vite pour que j’arrive à tout comprendre. Je lui fais signe de ralentir et lui explique que je n’entends pas. Au lieu de s’éloigner, il acquiesce et s’assoit à côté de moi en souriant. Il s’excuse pour notre rencontre renversante et m’explique qu’un problème familial lui a fait rater son premier jour de cours, puis il me propose de prendre un café. Mon réflexe d’autoprotection s’active aussitôt, et je me demande pourquoi il s’intéresse à moi, puis je réalise qu’il doit juste être seul et un peu perdu, comme moi, alors j’accepte. Il parle doucement pour que j’ai le temps de le comprendre et je lui réponds comme je peux, mais on passe vraiment un bon moment à discuter de nos arrivées dans cette ville encore inconnue pour nous deux, des cours et de ce que nous voulons faire plus tard. Il s’arrête en plein milieu d’une phrase puis regarde dehors en souriant. Moi, je ne vois rien, à part la pluie, mais quand je le regarde, j’imagine qu’il y a beaucoup plus que ça à voir.

– J’adore le bruit de la pluie. Écoute.

Il prend ma main et il tape le dessus en rythme avec deux de ses doigts. Dehors, la pluie s’intensifie et il utilise maintenant trois doigts pour rythmer le bruit, les yeux fermés. Au bout de quelques minutes, il lâche ma main, regarde l’heure, puis mime un téléphone à son oreille. D’habitude, j’ai horreur des personnes qui utilisent le mime pour me parler, mais là, je comprends qu’il essaye juste de trouver un moyen de venir dans mon monde alors je lui montre qu’il n’a pas besoin de secouer sa main pour signer correctement, puis acquiesce pour répondre à ce qui était, je suppose, une question. Il sort un stylo et griffonne rapidement sur une serviette qu’il me tend avant de me dire au revoir et de sortir sous la pluie. La plupart des gens courent, mais lui, il se contente de marcher tranquillement et se retourne pour me saluer une dernière fois, ses cheveux bruns déjà trempés, avant de disparaître.

Si tu veux trouver l’arc-en-ciel après la pluie, envoie-moi un message. Gabriel.

Je reste quelques secondes, bouche bée à regarder le mot griffonné sur la serviette, ne revenant pas du courage qu’il a dû avoir pour écrire ça.

Courage ou insouciance, encore 76 ans plus tard, je n’arrive toujours pas à me décider. Ce morceau de serviette, je l’ai toujours, rangé dans notre boîte à souvenirs, au milieu de photos prises dans un photomaton, des vieux tickets de cinéma et de tout ce qui nous rappelle le début de notre histoire d’amour. Il n’a fallu que quelques semaines avant que Gabriel ne m’embrasse pour la première fois, et quelques mois avant qu’il me demande d’habiter avec lui. Il a toujours été plus entreprenant que moi et m’a appris à ne jamais avoir honte de ce que je suis.

Une main s’agite devant mes yeux et me fait sursauter. Je regarde notre fils qui m’attend patiemment, même s’il est trempé par la pluie, et qui signe, les mains tremblantes d’émotions.

– Papa, je ne veux pas que tu tombes malade. Viens, s’il te plaît.

Je me lève pour le rejoindre, m’arrête quelques secondes devant sa tombe et ma main signe la réponse aux derniers mots qu’il a prononcés. Trois mots que j’ai eu l’impression d’entendre réellement à chaque fois que je les ai lus sur ses lèvres :  je t’aime, Paul. Trois mots qui résonneront dans ma tête jusqu’à mon dernier jour. J’ai eu la chance d’être aimé pendant 76 ans alors les larmes qui se mêlent aux gouttes de pluie sur mes joues, tandis que je remonte l’allée du cimetière, ne sont pas des larmes de tristesse, mais de reconnaissance.

Une nouvelle de Floriane Point – Vous pouvez la retrouver sur Instagram

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