Demain soir, j’allais pouvoir partir. Salle blanche, microscopes, ordinateurs, unités de stockages, téléphones, analyses criminelles. J’observais Marc, difficilement concentré avec son regard dans le vide. Il cherchait avec ses équipes, les preuves. Ses indices, il allait les enrichir par sa psychologie, et lui rappeler, nostalgique, l’enquêteur qu’il était.

— Marc ! J’ai trouvé !

L’écran affichait le code des cryptomonnaies dans le Darkweb. Il était devenu le référent en analyse du comportement. Il détectait les derniers indices. La pègre des dealers passerait derrière les barreaux avec les découvertes sous scellés.

Une sonnerie de son téléphone, un appelant anonyme.

— Marc LEMAND ! À qui ai-je l’honneur ?

— Hello, c’est Sylvie ! Comment vas-tu ? Tu viens toujours au 36, me déposer ton rapport sur l’affaire des stups en cours ?

— Oui, bien sûr. Nous avons trouvé les faits marquants.

— Heureuse d’entendre cela. Dommage que tu ne veuilles pas reprendre ta place de capitaine à mes côtés, j’aurais bien besoin de toi… Franck, ton remplaçant et Pierre, ton ancien coéquipier, ne se comprennent pas très bien. En plus, Franck n’est pas le leader charismatique que tu es…

— Tu sais très bien pourquoi… aller, à demain. Répondit-il, de manière insipide.

— À demain.

Il avait quitté la brigade depuis mon décès, survenu dans un centre commercial. Un homme armé et cagoulé avait surgi de nulle part en lui tirant dessus. Il évita la balle, mais malheureusement cette dernière perfora mon abdomen. Moi, Francesca, j’allais succomber une heure après, en l’entraînant aux enfers. De plus, le meurtrier ne fut jamais retrouvé. Arpès sa dépression, cet ingénieur en nouvelles technologies prenait la responsabilité du service d’étude NTECH.

En soirée, Marc se rendit dans un restaurant situé à côté du 36 quai des Orfèvres. Depuis sa table, face à lui, des tableaux et la statue d’Henri IV. Tourmenté, il se rappela son déjeuner, ici, avec Pierre son coéquipier, juste avant mon décès. Ils devaient procéder à l’arrestation, au crépuscule du 11 août 2010, du plus gros trafiquant parisien. Ce qui devait être une victoire fut une catastrophe par l’action terroriste de la mafia.

Aujourd’hui, je l’observais depuis la fenêtre, il ressentait ma présence : il savait que j’étais là.

Marc pénétra dans le commissariat central. Accueilli par ses anciens collègues, l’un d’eux le salua chaudement.

— Alors Marc, comment vas-tu ? s’écria Pierre.

— Comme d’hab… Et toi, mon vieil ami ? La forme ?

— La routine et la joie de nos virées nocturnes me manquent terriblement.

— Arrête de lui dire cela ! Il va vouloir reprendre ma place, ajouta, jaloux, Franck.

— Ne t’inquiète pas. Je ne reviendrai pour rien au monde…

La porte du bureau de la commandante Da Cruz s’ouvra.

Une fois entré dans le cabinet de Sylvie, Marc déposa l’épais rapport.

— Affaire conclue.

— Très bien ! Et tu as rréalisé un premier pas ! Tu es réapparu !

— J’ai effectivement accepté cette mission. Et pour cause, c’était pour toi.

Soudainement, il aperçut en tournant la tête, par la vitre, un homme, son index au milieu de la bouche.

— Shuut, murmura-t-il.

Intrigué et inquiet, Marc fixa du regard la commandante. Brusquement, un voile sombre, un bruit assourdissant.

— Un coup de feu !

Pierre gisait au pied de la porte entrouverte. Son collègue avait reçu une balle en pleine poitrine. Le malfaiteur utilisa une arme volée. Hurlements, agitations, détonations, chaos, disparition du fugitif : enfin l’apocalypse.

Franck, Sylvie et Marc se rendirent à l’Hôpital de l’Hotel-Dieu. Transporté dans un état critique, Pierre allait pousser son dernier soupir. J’observais Marc, tourmenté, qui venait de perdre maintenant son ami : lui aussi avait jalonné sa vie…

— Il est midi et je suis maudit, pensa-t-il à haute voix, tout en regardant tristement sa montre. Je peux me procurer une arme ?

— Je m’y attendais, voici la tienne.

Lorsqu’il reprit son pistolet, ils entendirent à la radio que le suspect était aux Galeries Lafayette.

— Ne perdons pas une minute ! Sourcils froncés, Marc marchait d’un pas décidé.

Gyrophares, sirènes, un nouveau départ.

Sur les lieux, il se rappelait la vision heureuse de ce lieu féerique la dernière fois que nous étions venus, main dans la main. L’immense coupole, emblème de l’art nouveau, était l’objet structural qui le fascinait. Culminant au-dessus du sol, ce dôme de verre sublimait les balcons et les passerelles tout en éclairant la globalité du grand hall. Et en un instant, apparition de l’obscurité, transition de la lumière au retour de l’enfer. Des détonations retentirent.

— Marc, baisse-toi, cria Franck.

Le suspect se tenait là, à quelques mètres, en retrait, derrière un étal.

Il évita de justesse la balle. En ripostant, de rage, d’un tir juste et parfait, le prévenu tomba à terre. Les hommes du groupement d’intervention passèrent rapidement les menottes au fugitif. Sa cavale était terminée…

Remis de ses émotions, j’observai cette joie mêlée à sa peine inscrite dans ses yeux.

— Bien joué, s’exclama Franck.

— Merci, c’est grâce à toi si mon cœur bat encore.

— Le hors-la-loi est légèrement blessé. Une fois les soins prodigués, nous l’entendrons au poste. Un certain Mitchell ? Cela ne te dit rien ?

Marc se souvenait de lui : c’était la cible du 11 août 2010, qu’il aurait dû atteindre.

— Je le connais…

— On en discute au commissariat, dit Sylvie.

— Je vous rejoins. J’ai besoin de décompresser. Je vais passer par les Tuileries, répondit Marc.

Marc prenait, préoccupé et soucieux, la direction du jardin. Il avait le nom de mon meurtrier.

La paix était-elle revenue ? Il marchait à travers l’univers paradisiaque du parc, l’esprit contrarié.

Son portable se mit à sonner.

C’était Franck.

— Marc ! Les hommes de Mitchell nous ont tendu une embuscade ! Grâce à cela, il s’est échappé et il te cherche ! Fais gaffe !

À peine eut-il entendu ces mots, que le sifflement d’une balle retentit.

Le périple reprenait. Des échanges de tirs, des cris, le chaos, une vision d’horreur. Soudain, une brulure à la cuisse lui fit poser le genou à terre. Ses hurlements de douleur venaient couvrir l’agitation des passants. Front en sueur, mâchoire serrée, il s’allongea sur le ventre, et, tout en se retournant, vit l’arme pointée sur lui.

— Enfin ! Je vais te rejoindre, me dit-il, sans conviction.

— Un an d’attente Marc ! Tu vas crever ! cria Mitchell.

Avec légèreté, il m’imagina au-dessus de lui. À l’article de la mort, étendu, son visage se crispa. Lèvres pincées, les yeux froncés, enragé, il prit la pierre que je lui montrai du doigt et lui fracassa le crâne.

Lumières bleues, compassions, renaissance. Cette journée était passée avec ce nouveau tournant. Marc ne pouvait plus se souvenir de mon aide. Il était assis, sur ce banc, vers un acacia. En observant l’arbuste, d’instinct, il assimila son acte à ma vengeance. Il se mit à pleurer, et, avec beaucoup d’émotions, se recueillit…

 La boucle était-elle pour autant close ? Ses pensées parcouraient le sol, quand soudain, en relevant sa tête il m’aperçut là, marcher sur le pont-neuf. Je m’apprêtais à traverser. Il referma les paupières…

Je l’observais, pendant cette soirée du 11 août 2011, qui retournait, en boitillant dans ce restaurant. Sylvie y arrivait seule également. Dans ce lieu d’ambiance joyeuse, avec des musiques entraînantes, tous les deux, avaient rendez-vous. Je découvrais leur intimité. Ils se regardèrent en souriant, et soudainement, s’embrassèrent. Derrière la fenêtre, devant ses yeux, avec un signe de la main, je le saluais. De nouveau, tendrement et maintenant libéré, il m’imaginait.

Il était minuit sous cette voûte étoilée et cette fois-ci, satisfaite et heureuse, je pouvais enfin m’en aller.

Une nouvelle de Philippe LAMBERT – Promotion Ecrire un livre

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La publication a un commentaire

  1. Mirbey

    Tellement de tension , d émotion de surprise tout y est !! Bravo

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