Chez les Monard

Chloé se caressait le menton avec ses petits doigts poupons.  

— C’est… Lui !

— N’importe quoi !

Elle et Judith se disputaient le titre de meilleure démineuse de paquet piégé. Leur grand-père riait, assis dans le fauteuil près du sapin illuminé et surchargé de guirlandes.

Leur mère finissait le dressage de l’entrée, qu’elle déposerait à table d’ici quelques minutes.

— Chérie, je viens d’avoir Linda. Ils sont pris dans la tempête de neige. Ça roule à deux à l’heure.

— Je lui ai pourtant dit de partir plus tôt… Il faut toujours qu’elle n’en fasse qu’à sa tête.

— Notre petite tradition va devoir attendre…

Philippe, le père de famille impeccable, approcha derrière sa femme en glissant les mains autour de sa taille :

— Tu crois que ce sera toi ?

— Elle n’oserait pas ! Surtout après ce qui s’est passé.

— En tout cas, ça me ferait bien rire…

Elle frappa la main de son mari et continua son œuvre culinaire.
Le grand-père regardait l’heure, puis les filles et les parents, pour finir par le salon. Mélancolique, il se souvenait de la première fois où ce fut à son tour de s’occuper du paquet. Il avait choisi sa femme à l’époque.

Le bon qu’elle a fait…

Le coin de sa bouche se leva. Ce soir, elle n’était plus là pour avoir une chance d’être sélectionnée.
Il se demandait si la tradition avait perdu son goût. Un peu comme la petite souris ou le père Noël.

— Papy, c’est quand qu’on ouvre les paquets ? Je suis sûr que tu sais qui c’est, toi !

Il se rassura en voyant qu’au moins deux petits monstres éprouvaient toujours autant d’enthousiasme.

— À 20 h. Encore un peu de patience. Vous voulez attendre votre grande sœur tout de même ?

Depuis plusieurs générations, ils s’adonnaient à une tradition. Chaque année et chacun leur tour, un membre de la famille Monard choisissait un invité et lui offrait un présent spécial : un diable à ressort. Parmi les cadeaux, l’un d’entre eux, piégé, sauterait au visage de l’heureux élu. Cette tradition ajoutait de la saveur à l’événement.
Cette année, c’était au tour de Linda d’offrir le paquet piégé.

Dix kilomètres plus loin

— Sers à gauche !

Les pneus glissaient et criaient sur les vingt centimètres de poudreuse. La Clio peinait à avancer dans le noir. Malgré le reflet orange des lampadaires sur la neige, les flocons qui s’éclataient sur le pare-brise limitaient la visibilité.

— Je t’avais dit de changer ces essuie-glaces.

— Arrête s’il te plaît, laisse-moi conduire.

— Attention !

Franck donna un coup de volant, puis replaça les roues dans les sillons formés par les autres véhicules. Fausse alerte.
Il observait sa fiancée. Elle allumait et éteignait à répétition l’écran de son smartphone. C’était la première fois qu’il la voyait autant agitée.

— Linda, si tu veux, on fait demi-tour.

— Surtout pas !

Le front plissé devant une telle agressivité, il déposa sa main avec tendresse sur la cuisse de sa bien-aimée.

— Linda, qu’est-ce qu’il y a ?

— Rien ! Roule plus vite, s’il te plaît.

Franck remit les deux mains sur le volant.
La tempête faisait rage.

— Putain, elle m’avait dit de prendre la route plus tôt ! Franchement, accélère ou laisse-moi conduire !

Franck demeura silencieux.

— 19 h 45. Il reste combien de temps ?

— Normalement, 5 ou 10 minutes, mais là…

— On n’y sera pas ! Pourquoi on a déposé les cadeaux avant-hier ! Foutue tradition !

Sa gorge se noua pendant qu’elle vociférait. Elle respirait bruyamment et ne tenait plus en place sur le siège passager.

— Écoute, tu me stresses là, vous vous êtes réconciliées avec ta mère, pourquoi tu en fais toute une histoire. Je dirai que c’est de ma faute, ne t’inquiète pas.

— Ça n’a rien à voir ! Je voulais l’enlever en arrivant ! J’ai déconné ! Mais qu’est-ce qui m’a pris ?

Des larmes coulèrent sur ses joues.
Il s’arrêta sur le bas-côté et enclencha les feux de détresse.

— Linda…

— Tu ne peux pas comprendre ce qu’elle m’a fait ! Elle m’a tout volé !

Elle frappait de toutes ses forces contre l’habitacle :

— Il est trop tard, on n’y sera jamais…

Elle pleurait à chaude larme et gesticulait pour retirer sa ceinture.
Franck s’approcha pour la prendre dans ses bras.

— Je l’ai choisie. Dit-elle les yeux grands ouverts, le regard dans le vide. Mais je n’ai pas mis le diable à ressort…

— Ma chérie, dis-moi ce qu’il se passe.

Elle sanglota :

— De l’acide…

Les yeux de Franck s’écarquillèrent.

— J’ai pas mis le diable… J’ai mis de l’acide.

Chez les Monard

— C’est celui-là, je te dis ! Tiens, regarde, je vais l’ouvrir !

— Tu n’as pas le droit ! Mamaaan !

— Les filles, calmez-vous un peu. Dit le grand-père avant de réclamer des nouvelles de Linda à sa fille.

— Écoute, j’en sais rien, papa. Ce n’est pas moi qu’elle a appelé, mais son père. Alors, demande-lui !

Elle s’agitait entre la cuisine et la table à manger, déjà prête.

— Bon ! Allez ! Tant pis pour les retardataires, on ouvre les cadeaux ! Dit-elle en frappant des mains pour le plus grand bonheur des fillettes qui se jetèrent sur les paquets.

Leur grand-père se redressa. Il commençait à chercher avec un regard d’enfant parmi les cadeaux.
Le téléphone du domicile sonna.

— Tu ne décroches pas, chérie ? C’est peut-être Linda.

— Elle a notre portable que je sache, non ? Elle n’appellerait pas sur le fixe.

Judith s’arrêta sur un paquet de forme cubique, emballé dans du papier cadeau vert brillant.

— Il est pour toi celui-là, maman !

Les adultes se regardèrent suspicieux. Ils avaient l’habitude du format des cartons qui contenaient le diable, bien que l’imagination de chacun l’avait, par le passé, dissimulé parfaitement : boîte de chaussures, d’imprimante, et même de console de jeu.

Le téléphone continuait de sonner.
Mme Monard arracha un morceau de l’emballage.

Dix kilomètres plus loin

— Le fixe ne répond pas ! Donne-moi ton portable !

— Je vais perdre toute ma famille… Et j’irai même en prison.

Les mots sortaient atones et terrifiaient Franck.

— Mais enfin ! On ne va quand même pas la laisser ouvrir le cadeau !

— Je devais le retirer en arrivant… Je voulais pas que ça se passe… Je dois y aller à pied !

Elle saisit la poignée. La porte laissa entrer une bourrasque de neige dans la voiture.

Les pieds de Linda foulèrent le sol glacé.

— Linda !

Franck détacha sa ceinture et la poursuivit.
Les flocons poussaient par le souffle du vent lui griffaient la peau. Les paupières plissées, il ne voyait pas à cinq mètres devant.
Il l’aperçut agenouillée. Il cria son prénom puis s’accroupit à sa hauteur.

— Donne-moi ton téléphone ! Il faut appeler ta mère !

— Ils ne me pardonneront jamais.

— Donne !

Franck le lui arracha des mains.

— Déverrouille-le !

Elle restait immobile.

— Dépêche !

Chez les Monard

La maman des trois filles déballait son cadeau.
Son portable sonna.

— Tu vois, c’est elle.

Elle plissa les lèvres.

— Allô ?

— Madame Monard ! Arrêtez !

— Franck, c’est toi ?

— N’ouvrez pas les paquets ! C’est de l’acide !

Sidérée, elle jeta le sien et se tourna vers Judith qui en ouvrait un en même temps.
Un craquement provint du paquet succédé d’un sifflement puissant. La petite sursauta.
Pétrifiée, Mme Monard laissa tomber le téléphone.
Judith se leva, approcha les mains de son visage qui commençait à se décomposer en suivant le mouvement des gouttes d’acides. Elle s’évanouit pendant que la maison hurlait.

Dix kilomètres plus loin

Choqué, les sourcils levés, Franck porta la main à sa bouche et regardait sa future femme avec crainte et dégoût.
Toujours à genoux et couverte de neige, elle le fixait :

— Je t’avais dit qu’il était trop tard.

Une nouvelle de Thorkael MORRA – Promotion Ecrire un livre

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