Je n’aurais pas dû naître. Et pourtant me voici. Mes parents avaient attendu dix ans avant d’avoir un enfant. Ils avaient eu ma sœur comme une victoire sur l’ironie du sort. Je n’étais pas prévue dans leur programme. Le plan ne devait pas se dérouler ainsi, un enfant suffisait. Un deuxième enfant si proche du premier, c’était impossible, infaisable. Ma mère fit une dépression à l’annonce de la nouvelle et s’enferma dans sa chambre, dans le noir, jusqu’à l’acceptation.
Puis, je suis née, ce petit matin d’avril. Si rapidement, si violemment, presque dans les toilettes de la clinique, sans que la sage-femme ne puisse mettre ses gants. Je suis née comme un éternuement. Je suis née dans une énergie de vie comme une obligation. Je suis née dans ma propre évidence, dans une urgence de vivre.
Une deuxième fille, catastrophe. « Quelle sale gueule » s’est exclamé mon père au premier regard.
Comme la fleur de rocaille qui accepte de pousser sur les trottoirs goudronnés de la ville, j’ai imposé ma vie dans celle de mes parents. J’ai accepté l’enjeu. De manière instinctive, je me suis donné l’objectif d’être aimée malgré tout.
Chaque jour serait une lutte, chaque instant serait une tentative de séduction, un pied de nez au parcours préétabli ; bousculer les existences sans les bouleverser. Marquer sa différence aussi.
Quand on décide d’être aimé malgré les vents contraires, il n’y a pas de place pour l’envie, la jalousie, les mesquineries. Il faut mettre en place des stratégies directement connectées à la joie, l’énergie et le charme. Je suis devenue une adorable petite fille blonde, cabotine, avec de gros yeux verts qui interrogeaient la vie à chaque respiration. Je m’étais mis en tête de devenir le garçon de la fratrie tout en restant une fille. Il faut bien atténuer les attentes du père, gérer sa déception de ne pas avoir d’héritier du nom.  Jouer à la poupée avec ma sœur, adorable fillette brune aux yeux noisette, autoritaire, rebelle et sensible ou faire des acrobaties de balançoire dans le jardin. Je voulus les deux.
 J’invitais chaque matin l’énergie d’un soleil en moi, son rayonnement m’accompagnait comme un ami, un allié, un atout pour parvenir à mes fins. Séduire.
Être aimé, c’est une chose, construire son chemin en est une autre. Il fallait construire un autre sillon que celui de l’ainée. Je décidais de parcourir le monde à ma propre façon, l’éprouver à pied nu, dehors comme dedans, hiver comme été, comme une enfant sauvage. Courir, marcher, danser, rêver.
La curiosité s’était penchée sur mon berceau, comme une muse, elle a œuvré pour m’accompagner, elle est devenue mon guide.
Explorer, découvrir, cela veut dire faire des bêtises. Les miennes étaient inventives, sophistiquées, drôles, déroutantes, et cherchaient toujours des explications aux questions que je me posais. Comprendre le monde.
Pour mes quatre ans, ma mère m’avait acheté un mange-disque, orange, portable pour les 45 tours. Solide et fonctionnel. Je me souviens avoir écouté ma musique. Mais cela n’avait pas suffi. Dans mon petit crâne d’enfant, il fallait aller plus loin et répondre à la question : comment le son peut-il sortir de la machine ? J’ai ouvert l’appareil en deux. Je me souviens de la satisfaction de la découverte du mécanisme qu’il y avait dedans, de la joie que m’a procurée l’obtention de la réponse. Je me souviens aussi de l’indifférence totale face à la machine cassée. L’essentiel était de savoir.
 L’année suivante, j’ai disséqué ma poupée favorite pour savoir si elle avait des organes, accessoirement, je lui ai arraché la tête pour savoir d’où sortaient ses cheveux qui rallongent, je lui ai ouvert le ventre pour savoir comment elle parlait.
Je me demandai aussi pourquoi le soleil brûle les yeux quand on le regarde en face, pourquoi en plantant des pièces d’un franc dans le jardin, il ne poussait pas d’arbre à petits sous, voire à billets. Je goûtais la terre, l’herbe, les fourmis, le sang de mes égratignures quand je grimpais aux arbres.
 Je me souviens avoir vu mes parents s’affoler quand j’ai regardé la télévision de travers, et très innocemment en les fixant dans les yeux, je leur ai demandé d’où venait la dame qui parlait sur l’écran. Panique à l’idée que je démonte la télé… Tout fut mis sous clé dans la minute.
 Je ne vous épargne pas non plus l’épisode malheureux de ma presque noyade dans la baignoire pour avoir voulu faire une galipette arrière et m’être coincé le pied dans le robinet. Une adorable enfant qui faisait péter des pétards devant ses yeux, s’amuser à faire le derviche jusqu’à épuisement, préparer des « gloubiboulgas » avec les fonds de placards et se cognait dans tous les murs. Une bien étrange petite fille !
J’avais aménagé le placard à balais comme une sorte de bureau à rêveries, où je me retrouvais face à moi-même des heures entières dans le noir. Quel bonheur !
-Mais pourquoi fait-elle cela !
Puis, j’ai découvert la musique. Le pouvoir du son, du geste, de la danse. J’ai voulu tout engloutir : les marches militaires, la funèbre de Chopin, Sydney Bechet où l’obsession de « petite fleur », Mozart, la symphonie numéro 40, les flûtes des Andes, la première minute de la symphonie du nouveau monde. Cette minute magique écoutée en boucle sur laquelle j’ai voyagé des après-midi entiers à rendre fou mon entourage. Un peu plus tard, des chorégraphies pour montrer mon spectacle à maman quand elle rentrait du travail.
La danse et les froufrous : l’armoire de ma mère était une caverne d’Ali Baba, des robes à fleurs, des chemisiers à gros motifs, des foulards que je nouais à ma jambe comme une jarretière multicolore, des breloques, de jolies vêtements pour rester à la maison que la mode de l’époque avait appelé des « robes d’hôtesse », des tas de tissus doux et glissants, de fausses fourrures, des chaussures à talons, je m’entraînais à marcher comme une grande dame . Puis le Graal : la paire de bottes. Ce que je préférais par-dessus tout. Les bottes. En finir quelques instants avec l’enfance.


« Votre enfant est bien maigre madame, il semblerait qu’elle soit rachitique.
-Ce n’est pas possible, voyons, je lui fais des omelettes au goûter, ensuite, elle mange très bien le repas du soir, c’est un petit ogre, elle a tout le temps faim.
-Oui, j’entends bien ce que vous me dites, mais regardez ses côtes, et le gros ventre bombé en dessous, c’est un signe.
-Oui, regarde maman, je peux décoller mon omoplate et passer ma main dessous. »


Résultat : un an de traitement, des granules roses hyper sucrées qui ressemblent à de la litière pour chat. Beurk !  
J’avais une chatte, aussi sauvage que moi, elle mettait des oiseaux morts sur mon oreiller, demi-morts, je pouvais observer la vie s’en aller, terrible curiosité. Complice de chaque instant, je la mettais dans un pull de mon père enroulé autour de ma taille et disais à tout le monde que j’étais enceinte du chat ! Quelle surprenante enfant.
Puis, je découvris la lecture. Mon monde se métamorphosa : les livres, la lumière.
Pour l’écriture, ce fut une autre histoire : j’étais un magnifique spécimen gaucher. Mes premiers écrits suivaient le mouvement naturel de ma main, de droite à gauche et ne se déchiffraient qu’avec un miroir. Je revois la mine troublée et interrogative de mes parents. Cela ne durera pas, on dresse bien les mustangs ! Je ne savais pas encore à cet âge que toute ma vie d’adulte, je confondrais ma gauche et ma droite. S’adapter dans un monde de droitiers, et en garder la rébellion dans un cerveau contrarié mais insoumis.
Découvrir que l’on peut assembler les mots, écrire ce que notre cœur nous dicte, dire des choses gentilles et des horreurs, dire la beauté du monde, dire des mots doux, des mots qui guérissent, dire à quel point on aime et l’on veut être aimé, sur un morceau de papier. Quelle merveilleuse invention. J’écrivais mes premiers poèmes, je jubilais.
Je ne savais pas encore combien les mots retiendraient la vie, sauveraient des vies.
Ma mère tomba malade.
J’ai sept ans. Je danse pour elle. Elle passe sa main sous son bras et son visage s’assombrit. Ce souvenir est tatoué, une encre indélébile, une pyrogravure. Je sais que quelque chose de grave se passe, mes yeux d’enfants ne l’analysent pas. C’est une compréhension animale. Pas un mot, nos cœurs se compressent à l’unisson.
 Pendant qu’elle est à l’hôpital, je lui écris des lettres, de toutes petites lettres d’enfants, de toutes petites lettres qui la transpercent sur son lit d’hôpital et qui lui disent :
« – laisse-moi être aimée, de toi, du monde, tu es mon monde ».
Moi, j’ai l’énergie du feu, je peux le transmettre, je suis née pour cela, je le veux.   
Les mois passent. Amnésie traumatique. Elle guérit. Je grandis. 

 Quand je regarde aujourd’hui l’enfant que j’étais, je me dis que j’ai bien travaillé, j’ai bien rempli ma mission. J’ai été aimée. Il me plaît de croire que je suis cet enfant médicament que personne n’attendait, cette petite sœur qui est restée debout lorsque tout s’écroule.  Ce poster de moi à quatre ans me guide encore au quotidien. Le regard que je posais sur tout ce qui m’entourait a gardé cette légèreté, cette joie et la maturité des vieilles âmes. Mes yeux occultent, transpercent. Je souris la bouche fermée, une fossette sur ma joue, le front déterminé, caché sous une frange. Le regard dit : je sais, le sourire dit : je veux. Le tout dit, j’apprends et je lutte.
Je reste passionnée par les poèmes, les chats, les musiques puissantes et les bottes en cuir. Quelle étrange petite fille. 

Une nouvelle de Anne HALLEGUEN – Promotion Ecrire un livre

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