Le commissariat du 5e était bondé ce matin. Il était seulement 10 heures. Éric avait passé une sale nuit, il s’était encore disputé avec Gaëlle et avait un sacré mal de crâne. Les soirées disputes étaient devenues son quotidien, mais là, il avait juste besoin d’un café bien corsé et d’une aspirine. La journée s’annonçait longue et terriblement ennuyeuse. Il n’avait pas passé le concours de Police pour se cantonner à enregistrer des plaintes parfois rocambolesques. Elliot Stabler, flic vedette de « New-York Unité Spéciale », ne remplissait pas de plaintes lui. Il était sur le terrain, il menait des enquêtes. Éric voulait être Elliot.

Pour le moment, il avait de la paperasse à faire.

Éric retournait vers son bureau, le café à la main, quand un homme attira son attention. Il se tenait dans le grand hall d’entrée, debout, le regard perdu dans le vide. Il s’arrêta et l’observa intrigué. Cet homme le dérangeait, le mettait mal à l’aise. Son regard surtout. Un regard vide, vide de vie. Un frisson le parcourut. Il se détourna pour rejoindre son poste de travail lorsqu’il lui sembla que l’homme parlait. Il fixa son attention sur les lèvres de l’inconnu qui n’avait toujours pas bougé. Une vieille dame bouscula l’homme et s’excusa aussitôt. Il n’y eut aucune réaction de sa part, seules ses lèvres étaient en mouvement. Éric s’approcha doucement pour essayer de capter ses paroles qui lui faisaient penser à une ritournelle. Le ton était monotone et monocorde. Il se glaça sur place.

– Je l’ai tuée, elle est morte…Je l’ai tuée, elle est morte…Je l’ai tuée, elle est morte…

Quand Éric réalisa ce que l’homme énonçait, il blêmit. Il y eut quelques secondes où il se sentit perdu, ne sachant pas quoi faire. Il regarda ses collègues, tous affairés à leurs tâches fastidieuses. Ludo, son pote de toujours, était en pleine conversation avec une jolie jeune fille qui se pâmait devant lui. Aucun d’eux ne semblait avoir prêté attention à l’homme au milieu du grand hall. Il hésita à les appeler, pas le temps, il se jeta sur lui, le plaqua au sol et lui passa les menottes. L’homme n’avait opposé aucune résistance.

Alertés par les cris des personnes présentes dans le commissariat, des policiers se précipitèrent et emmenèrent le prisonnier au sous-sol. Laissant sur la touche Éric encore abasourdi.

Ludo s’approcha.

– Hey mec ! Tu as assuré sur ce coup.
– Je…je ne sais pas…
– Tu ne sais pas quoi ? Bon ok, tu n’aurais pas dû faire cavalier seul.
– Quand j’ai compris ce qu’il disait, je n’ai pas réfléchi.
– Tu es le nouveau héros de ce commissariat miteux ! Irréfléchi mais héros quand même !

Ludo s’amusait de la situation et de l’air déconfit d’Eric. Ça avait toujours été comme ça entre les deux amis. Ludo, sûr de lui et à la moquerie facile et Éric, un peu trop réservé et en retrait. Mais c’était le secret de leur amitié. Ludo poussait Éric. Il essayait de lui donner confiance en lui. C’était grâce à son soutien qu’il était allé au bout de l’école de Police. Et c’est lui qui l’avait incité à demander le numéro de Gaëlle rencontrée dans une soirée où il l’avait traîné de force. Ce qu’il regretta très vite. Éric était tombé sous son charme immédiatement, elle était différente des femmes qu’il fréquentait habituellement. Elle était belle et dangereuse. Elle ne savait pas mentir, prenait un malin plaisir à rabaisser les gens de son entourage. Et elle avait, il faut l’avouer une prédisposition à la méchanceté et à la mesquinerie. Elle avait essayé de se frotter un jour à Ludo, mais était tombée sur un plus coriace qu’elle. Ils se ressemblaient beaucoup à la différence que Ludo ne se sentait pas supérieur aux autres et n’avait pas une once de méchanceté en lui. Il était bon, pas elle. Après une courte période idyllique, les disputes se succédaient. Éric vivait un enfer. Mais malgré les conseils avisés de Ludo, il n’arrivait pas à quitter Gaëlle.

Il était 10 h 15 et le mal de crâne d’Éric avait enfin cessé.

L’homme fut conduit dans une salle d’interrogatoire où les flics se succédaient sans pouvoir rien en tirer. Il restait impassible et muet. Certains se demandaient même pourquoi il avait été arrêté. Sur les dires d’un « bleu » qui avait cru entendre quelque chose qui ressemblerait à la confession d’un meurtre.

Éric demanda à l’inspecteur présent s’il pouvait tenter sa chance. C’était quand même grâce à lui tout ça. L’inspecteur commençait lui aussi à douter des faits. Mais il lui accorda cette faveur non sans un petit sourire ironique.

Éric entra dans la pièce et s’installa en face de l’homme qui était assis, immobile, les yeux toujours dans le vide. Il était jeune, une petite trentaine, comme lui. Ils se ressemblaient assez, même style de visage enfantin. Ils auraient pu être frères.

Il reprit à murmurer.

– Je l’ai tuée, elle est morte…
– Qui ? Qui avez-vous tué ?
– Je l’ai tuée, elle est morte…
– Répondez ! Bon sang !
– Je l’ai tuée, elle est morte…
– Mais qui ? Vous devez parler !
– Je l’ai tuée, elle est morte…
– Assez !!!!

Éric avait frappé ses poings sur la table en criant ces derniers mots. Ce n’était pas l’approche qu’il avait prévue. Il avait perdu son sang-froid. Mais elle eut un impact sur le prisonnier. L’homme se tut et planta son regard dans celui d’Éric pour la toute première fois. Moment que celui-ci aurait préféré ne jamais avoir à vivre. Ce qu’il vit dans ses yeux était inimaginable, indescriptible, irréel. Une vision du Mal à l’état pur. Il se sentit englouti, avalé par un monde de ténèbres. Tout était destruction, maladie, guerres, meurtres, viols… Il vit l’horreur, le sang, la mort. Les flammes de l’Enfer.

Il voulut détacher son regard de ses yeux inhumains, il recula, tomba de sa chaise et s’étala sur le sol. À terre, il vit l’homme se lever, s’avancer doucement, se baisser sur lui et lui sourire. Un sourire machiavélique. Le sourire d’Hannibal Lecter pensa Éric. Puis il sombra et perdit connaissance.

« Highway to Hell » à fond le réveilla. Il ouvrit les yeux et mit quelques secondes avant de réaliser qu’il venait de vivre le plus horrible des cauchemars. Il en faisait beaucoup ces derniers temps. Il n’avait qu’une envie, se retourner et dormir. Il jeta un œil sur son réveil.

– Oh putain ! 9 heures ! j’vais être à la bourre !!!

Éric sauta hors de son lit, direction la douche, enfila son uniforme, avala un café. Gaëlle aurait pu le réveiller avant de sortir, la garce. Il lui fallait une aspirine. Encore ce foutu mal de crâne. Il prit ses clés, enjamba le tapis roulé au milieu du salon…

– Qu’est-ce qu’elle a encore foutu avec ce tapis ?

Il claquât la porte.

Son mal de tête qui ne passait pas et le souvenir du rêve de la nuit dernière rendaient Éric nauséeux. Il accéléra le mouvement, il était presque 10 heures.  La vision du tapis au milieu du salon lui revint à l’esprit furtivement. Il ne comprendrait jamais Gaëlle. Elle avait trouvé le temps après leur dispute de la veille de préparer le tapis. Depuis le temps qu’elle voulait s’en débarrasser. Elle avait trouvé le bon motif.

Le commissariat se dressait maintenant devant lui, c’est bon il était dans les temps finalement. Il s’arrêta quelques instants pour reprendre son souffle. Des réveils comme celui-ci, plus jamais. Et son mal de tête qui ne passait toujours pas. La journée allait être longue, il le sentait.

Éric poussa la porte du commissariat, il aperçut Ludo en pleine conversation avec une jolie jeune fille qui se pâmait devant lui. Il regarda autour de lui toutes les personnes qui s’activaient et se figea. Il était là, dans le grand hall d’entrée du commissariat du 5e arrondissement. Il était 10 heures. Ses yeux étaient vides, le silence régnait autour de lui. Il ne voyait ni n’entendait plus personne. Seul le son de sa voix.

– Je l’ai tuée, elle est morte.

Une nouvelle de Sophie CASTAN – Promotion Ecrire un livre

Retrouvez Sophie sur mon imagination en liberté

Cet article a 3 commentaires

  1. Faure

    VERKISTO ESTAS NASKITA ♡

    1. Sophie

      Merci beaucoup 😊

Laisser un commentaire