Emilie a du mal à soulever ses paupières. Elle ne sait pas où elle se trouve, son corps lui semble lourd. Elle ne reconnait pas les bruits familiers de sa chambre. Ses yeux s’ouvrent enfin sur les murs blancs.

Zut, pense-t-elle du haut de ses 4 ans, je suis encore à l’hôpital.

 Emilie déteste cet endroit. De toute façon aujourd’hui, elle déteste tout le monde et en particulier sa maman. Elle est là d’ailleurs, dans le fauteuil près du lit avec son sourire mouillé et ses yeux noyés. Elle se penche vers Emilie.

– Coucou, ma chérie. Tu as bien dormi ?

Emilie ne veut pas répondre. De toute façon, aujourd’hui, elle ne veut répondre à personne.

Elle fronce les sourcils au moment où elle voit le minuscule tuyau qui relie son bras à cette drôle de machine.

Ça pique et ça fait mal, on dirait Pinocchio avec ses fils pense la petite poupée au fond de son lit.

– Le docteur va venir te voir tout à l’heure, dit maman.

Emilie ne veut pas le voir. De toute façon, aujourd’hui elle ne veut voir personne.

Pour montrer qu’elle n’est pas contente, elle tourne la tête vers la fenêtre. A cet instant, un papillon aux ailes blanches se promène par là. Elle le suit des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse. Elle s’imagine sur son dos, légère comme une brise porté par le vent. Est-ce qu’on peut voler à dos de papillon ?

Un bruit étrange l’a fait revenir brutalement à la réalité.

Quelqu’un gratte à la porte. Ce n’est pas une infirmière parce qu’elles rentrent aussitôt après avoir frappé à la porte sans même attendre l’autorisation. On se demande pourquoi elles tapent à la porte. Emilie n’aime pas les infirmières, ce sont toutes des menteuses. Elles disent toujours que ça ne va pas faire mal. Maman n’a rien entendu. Le bruit revient un peu plus fort. Cette fois, maman regarde la porte et pose son magazine.

– Entrez, dit-elle.

La porte s’ouvre tout doucement.

– Bonjour, dit une voix.

Emilie a peur, elle tend ses bras vers maman qui se précipite. Elle plonge la tête dans le cou de maman. Elle ne veut voir personne. A chaque fois, c’est pareil ça pique, ça tire ou c’est amer mais c’est jamais bien. Maman est douce et elle sent bon, c’est rassurant. C’est dommage d’être fâché contre maman parce que ça fait tellement du bien d’être collé dans ses bras.

Maman, elle dit toujours qu’elle m’aime, mais elle ne me ramène pas à la maison et on doit rester dans cet endroit que je déteste. C’est pour ça que je suis fâchée. Un jour, peut-être, je ne serais plus fâchée.

– Bonjour, dit la voix encore une fois.

C’est bizarre. Emilie se retourne tout doucement. Un drôle de personnage la regarde. C’est comme un adulte avec des yeux d’enfants. Pour faire rire Emilie, il a mis un gros nez en plastique rouge sur son nez. Emilie ne rit pas. Elle serre la main de maman. En plus, il est habillé n’importe comment et n’a pas de blouse blanche comme les gens d’ici. Son pantalon à carreaux rouge et blanc tient avec des bretelles jaunes et ses chaussures sont vraiment trop grandes. Un chapeau cache ses cheveux et un nœud papillon termine l’ensemble.

– Tu t’appelles Emilie ? demande le clown.

Elle ne répond pas, mais dans son cœur, son prénom résonne et c’est tout chaud.

Avec des gestes lents et souples à la fois, le clown sort de sa poche une minuscule bouteille équipée d’un bouchon pour faire des bulles. Emilie ne bouge plus. D’une délicatesse infinie, le clown souffle et les bulles s’envolent, légères, dans la chambre. Emilie regarde les bulles et un sourire éclaire son visage.

Maman regarde Emilie. Elle sait déjà que ce moment présent deviendra un souvenir pour toujours.

Les bulles s’envolent, tournent et éclatent sans bruit. Une bulle plus courageuse s’approche d’Emilie et pétille sous son nez. Emilie sent le parfum léger du savon. Ça rappelle l’odeur de la douche à la maison. Ça doit être bien d’être légère comme une bulle. Elle lâche la main de maman et tente d’en attraper une. C’est difficile, les bulles sont loin et elle ne peut pas se lever. Le clown se rapproche doucement. Il souffle encore des bulles. Le temps est suspendu.

On ne peut jamais être tout à fait tranquille ici, une infirmière entre et s’approche pour parler à maman. Emilie s’en fiche, elle ne peut décrocher son regard du clown. Celui-ci se met dans le dos de l’infirmière.  

Qu’est-ce qu’il fabrique ? Se demande Emilie.

Il ne joue pas à cache-cache. On dirait qu’il parle, mais aucun mot ne sort de sa bouche. Ses gestes semblent appartenir à une autre personne. Soudain, Emilie comprend : il imite l’infirmière. Il gesticule et ne semble plus maitre de ses mouvements. Emilie regarde l’infirmière puis le clown. Soudain, venu du fond de son petit corps en souffrance, arrive un rire. Un rire inattendu et puissant.

Le rire-cascade devient vie. Il emporte tout le monde sur son passage : Maman, avec ses yeux plein de larmes et l’infirmière qui fait semblant  d’être fâché. Elle menace le clown qui s’enfuit et court sur place. C’est si bon de rire. Emilie n’a même pas senti quand l’infirmière s’est occupée d’elle.

L’infirmière sort de la chambre pour aller embêter les autres enfants de l’étage, mais le clown fait durer le plaisir. Il connaît toutes sortes d’histoires incroyables. Des princesses qui s’appellent Emilie et des sorcières-citrouilles qui ne foutent pas vraiment la trouille. Il a une petite guitare minuscule. On dirait un jouet. La guitare fait des sons qui ressemblent à des gazouillis et le clown fait semblant de se tromper tout le temps. Une chanson en entraîne une autre et le temps file en dansant. On voudrait que ça dure toute l’éternité.

Emilie sait bien que le clown va repartir dans sa maison. Qui aurait envie de rester ici ?

– Tu vas revenir ? Demande-t-elle.

– Oui, je te le promets.

C’est joli un clown qui sourit même si ça fait une grosse bouche avec le maquillage. Son chapeau est tout de travers. Sur le pas de la porte, il se retourne et regarde la petite fille.

– Tu m’envoies un bisou ? Demande-t-il.

Emilie embrasse la paume de sa main de toutes ses forces et l’envoie dans les airs en direction du clown. Il saute pour attraper le bisou imaginaire, referme sa main et la pose sur son cœur.

– Tu l’as eu ? Demande Emilie

– Oui, je l’emporte avec moi, dit-il en refermant la porte.

– Merci du fond du cœur, dit maman.

Maman prend la main d’Emilie entre ses mains. Emilie n’est plus fâchée contre maman. Elle pose sa tête sur l’oreiller et sourit. Elle sent son corps se détendre sous la couverture.

– C’était trop bien aujourd’hui ! Dit-elle en bâillant.

Maman sourit, mais ne dit rien. Elle regarde sa fille qui s’assoupit le sourire aux lèvres, elle entend encore son rire qui résonne. Rien n’a disparu, la souffrance est encore là, mais pour l’instant, elle reste tapie dans l’ombre. Emilie s’endort. Maman pose délicatement la main de sa fille sur le bord du lit et se penche pour déposer un baiser sur sa joue. Elle soupire et va vers la fenêtre. Elle regarde la ville qui s’endort. Elle sait que le combat n’est pas terminé, mais cette pause joyeuse a fait du bien à tout le monde. Demain sera un autre jour.

Une nouvelle de Delphine Chicoineau – promotion Ecrire un livre – Avril 2021

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