Edouard

Edouard est stupéfait. Ce qu’il vient d’apercevoir depuis le bus où il se trouve dépasse l’entendement.
Edouard est professeur de lettres dans un collège parisien, il profite d’un trou dans son emploi du temps pour aller à la Maison du Whisky acheter un cadeau d’anniversaire pour son père.
Il est tranquillement assis dans le bus quand son attention est attirée par quelque chose qui ne devrait pas être. Valentine, son amoureuse, sort d’un hôtel en compagnie d’un homme. Un homme plus âgé qu’elle. Le cerveau d’Edouard enregistre l’information, mais son esprit refuse d’y croire. L’image ne dure que quelques secondes, mais le manteau aperçu, la silhouette longiligne et la coiffure toujours un brin extravagante de Valentine obligent Edouard a considéré comme tout à fait réel ce qu’il vient de voir.

Il est abasourdi. Machinalement, il jette un coup d’œil à la femme assise en face de lui qui parait, elle aussi, surprise par quelque chose. Elle se lève pour descendre à l’arrêt suivant. Il en fait autant.
Son esprit cartésien tente vainement de chercher et de trouver une explication à ce qu’il vient de voir. Après tout, de nombreuses jeunes femmes ont sûrement acheté le même manteau, il y a plein de filles longilignes dans les rues de Paris, quant aux coiffures extravagantes, Valentine n’est pas la seule à être un peu fantaisiste. Il est tellement amoureux qu’il la voit partout. Mais oui, c’est ça l’explication.

Parce que ce qu’il pense avoir vu n’a pas de sens. Valentine et lui veulent se pacser, parlent même de se fiancer, comme ça pour le fun. Même sans se marier. Peut-être acheter un appartement et pourquoi pas avoir des enfants.
Sur le chemin de la boutique, Edouard réfléchit encore et encore. Valentine a-t-elle changé d’attitude ces derniers temps ? Oui peut-être un peu. Elle semble un peu absente, perdue dans ses pensées, un peu moins joyeuse aussi.

Arrivé à destination, il entre, demande conseil, choisit rapidement une bouteille, paye, attend le paquet cadeau et ressort. Au moment de sortir, il voit la femme du bus qui achète la même bouteille que lui. Si Edouard n’était pas tellement obnubilé par les mille questions qui se bousculent dans sa tête, il serait presque amusé de toutes ces coïncidences. Le même bus, la même attitude de surprise, la même boutique et pour finir la même bouteille.
Il a encore deux cours qu’il donne sans s’en apercevoir. Enfin, la journée se termine. Il rentre chez lui. Valentine et lui n’ont pas prévu de se voir ce soir-là. Valentine doit dîner avec des copines qu’il ne connaît pas et qu’elle n’a pas vues depuis longtemps. Bien sûr, Edouard se demande si elle ne lui a pas menti. Il hésite à l’appeler. Que lui dirait-il au juste ? Qu’il était dans un bus et qu’il pensait l’avoir vue sortir d’un hôtel. Que ce soit vrai ou faux, ce n’est pas une bonne idée de régler ça par téléphone. Il attendra donc demain pour en avoir le cœur net.

Il s’installe devant la télé avec un plateau-repas.

Viviane

Dimanche prochain, Pierre, le mari de Viviane, fête avec ses amis son anniversaire. C’est prévu depuis très longtemps, car c’est compliqué de trouver une date qui convient à tous. Mais depuis quelques semaines, Pierre dit qu’il regrette d’avoir dit oui à l’organisation de cette fête. Est-ce vraiment nécessaire de souffler chaque année une bougie supplémentaire ? Est-il indispensable de commémorer ce temps qui passe inexorablement ? Des questions d’autant plus inhabituelles de la part de Pierre que ce dernier adore recevoir et qu’au départ, il était ravi de réunir autour de lui toutes les personnes qui comptent  le plus pour lui.

Viviane a traité avec légèreté les doutes de son mari et de toutes façons c’était trop tard pour tout annuler. Elle a élaboré le menu en faisant appel à un traiteur, a commandé du vin, a réservé une tente extérieure en cas de mauvais temps, elle a pensé à tout. Il ne reste que le whisky et quelques autres bouteilles d’alcool à acheter. Elle a décidé de se rendre dans une boutique spécialisée dans Paris.

Elle est dans le bus quand soudain son œil est attiré par quelque chose que son esprit enregistre comme quelque chose d’impossible. Pierre, son mari, sort d’un hôtel, son bras négligemment posé sur l’épaule d’une jeune femme. Elle se dit qu’elle rêve, que son esprit lui joue des tours mais, en jetant un coup d’œil rapide avant que le bus file, elle constate que ce qu’elle pense impossible ne l’est pas. Elle est anéantie. Elle doit avoir un drôle d’air, car le jeune homme assis en face d’elle la dévisage bizarrement. Ils se lèvent pratiquement en même temps et descendent au même arrêt.
Viviane marche comme un automate. Elle sait à peine ce qu’elle fait là dans Paris, dans cette rue. À plusieurs reprises, elle s’arrête pour consulter son portable dans lequel elle a enregistré son trajet. Elle voit devant elle le jeune homme du bus. Quand elle arrive dans la boutique, elle l’entrevoit qui en ressort. Elle ne saura jamais qu’il a acheté la même bouteille qu’elle.

Elle rentre chez elle. Que faire ? Que dire ? Provoquer une explication ? Attendre ? Peut-être qu’elle se trompe. C’est peut-être une cliente qui lui a donné rendez-vous. Pierre possède une agence immobilière, spécialisée dans les biens haut de gamme. Il est habitué aux souhaits de riches clients à qui on ne refuse rien. Aller chercher une cliente à son hôtel pour l’emmener visiter un bien hors de prix est monnaie courante. Mais la main sur l’épaule ? Non, ça ne colle pas.
Viviane se prépare un plateau-repas et s’installe devant son film préféré « Sur la route de Madison ». Ce soir, Pierre rentrera tard : c’est le dîner mensuel avec ses équipes.

Elle connaît le film par cœur en anticipe les répliques, pleure en même temps que l’héroïne.

Pierre

Pierre n’aurait jamais dû dire oui lorsque Viviane a parlé d’organiser une fête pour son anniversaire. Il a essayé de la dissuader. En vain.
Pierre n’a pas la tête à ça. Depuis quelques mois, il vit un truc incroyable. Le genre de choses qui n’arrivent que dans les livres. Valentine, jolie jeune femme de vingt-cinq ans, est entrée dans sa vie.
Au début, lorsqu’elle a pris contact avec lui, il a hésité. Qu’allait-il dire à Viviane ? Comment expliquer ? Car il fallait être honnête et ne pas mentir. Et il ne pouvait pas faire comme si Valentine n’existait pas.
Alors, aujourd’hui, Valentine et Pierre se sont vus. Dans un hôtel parisien. Ils ont réfléchi à la meilleure manière de mettre Viviane au courant. Ils savent que cela sera un choc, mais ils prennent le risque, surtout Pierre. Comment faire autrement ? Pour Edouard, Valentine expliquera simplement.

Ils sont sortis de l’hôtel, ont laissé passer un bus avant de s’élancer pour traverser la rue. Le chauffeur du bus qui arrivait dans l’autre sens dira qu’il les a vus trop tard et qu’il n’a rien pu faire pour les éviter.

C’est ainsi que Pierre et Valentine ont fini leur histoire, à peine commencée. Edouard ne saura jamais que Valentine avait retrouvé son père et Viviane ne saura jamais que Pierre avait une fille.

Une nouvelle d’Agnès GRAND – Promotion Ecrire un livre

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