Ce jour-là avait débuté sous un ciel gris et venteux mais cela était loin de nous arrêter. Les grands étaient allés jusqu’à la plage pour prendre le pouls de la marée. Oui, parce-que, eux, ils avaient le droit d’aller seuls sur la dune, sous prétexte qu’ils étaient plus âgés que Tim et moi. Bref, ils étaient revenus en courant et criant

– Il y a de la vague, il y a de la vague !

Les grands : Nana ma sœur, Gus mon cousin et frère aîné de Tim ; Ils étaient nés la même année. Le hasard avait voulu que nous, les petits, naissions trois ans plus tard la même année, mais aussi le même jour, juste avec un mois d’intervalle. Autant dire que nous cheminions ensemble dans l’enfance et que nous vivions tous deux aussi mal les privilèges accordés à nos aînés ; c’est pourquoi il n’était pas rare que nous, les soi-disant petits, fassions sentir à Pilou, notre cousin plus jeune de 6 ans, qu’il n’était qu’un microbe, un minus en face de notre supériorité sur lui. En résumé, nous étions une joyeuse bande de 5 cousins cousines, enfants d’une fratrie de 3 sœurs qui se retrouvaient chaque été pendant près de 2 mois et demi. Les papas faisaient une apparition à tour de rôle lorsqu’ils prenaient leurs congés.

Mais quand il s’agissait d’aller se baigner, nous devions tous, de façon égale, obéir au juge suprême : notre grand-père. Celui-ci avait été unanimement désigné par la tribu matriarcale, entendez par là nos mères et surtout notre grand-mère, pour veiller sur nous. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, armés de nos maillots de bain et juste une serviette, nous étions en rang d’oignons devant lui, piaffant d’impatience. Mais il ne fallait pas bousculer Papy. Le temps qu’il attrape sa casquette, sa serviette, son télégramme de Brest – mais où diable l’ai-je fourré ? et nous étions partis. La plus rapide pour atteindre notre destination à travers la dune était notre chienne Sultane. Je dis notre, même si elle était l’animal de compagnie de nos grands-parents car cette splendide cocker noire frisée veillait sur nous avec l’attention et la patience d’une mère louve.

Sur le trajet Pilou râlait car il lui avait été interdit d’aller à l’eau aujourd’hui. A marée haute et avec de la vague, pas question à 2 ans d’aller se frotter aux éléments sans savoir nager. Nous, les petits, ne savions pas nager non plus au sens académique du terme. Mais il y avait belle lurette que nous avions abandonné les bouées ; les canards ou autres volatiles en plastique étaient bons pour les minus, nous savions flotter et nager comme Sultane ! Visiblement elle n’en était pas sûre car dès que nous nous mettions à l’eau, ce qui ne nous prenait que quelques secondes – top départ en haut de la plage, le dernier à la baille est une poule mouillée – Sultane se postait telle un sphinx, assise au ras de l’eau sur le sable, et ne quittait son poste que lorsque nous étions tous ressortis sains et saufs.

Papy, lui, s’arrêtait en haut ou à l’abri du vent contre les rochers, sur le sable sec, étalait sa serviette qu’il calait bien avec des galets puis ouvrait son journal. Il nous fichait une paix royale mais sa présence nous rassurait, nous savions bien qu’il nous surveillait, surtout Pilou. Qu’il n’aille pas tomber à l’eau. Non pas qu’il avait peur que son tout petit se noie, non, il se savait capable d’aller le repêcher à temps, mais il ne voulait pas avoir droit aux récriminations s’il le ramenait trempé…

Et donc nous étions tous les quatre dans l’eau, riant, criant de plaisir, sautant par-dessus les vagues. Tim et moi étions bien chahuté car les grands étaient plus loin que nous, là où les vagues ne cassent pas encore, et ils se faisaient juste soulever et glissaient, comme dans un manège de fête foraine. Mais nous, nous les prenions le plus souvent de plein fouet, même en sautant le plus haut possible, elles nous bousculaient, nous frappaient, nous éclaboussaient et nous adorions ça. Nous en avions oublié, tout à notre plaisir, les conseils des adultes : toujours penser que la mer peut avoir le dessus, être la plus forte. Et cette vague-ci fut vraiment plus haute. Elle nous frappa sournoisement au niveau des pieds, par en-dessous, nous roula avec elle, nous enroula, tourneboula, et je la sentais qui nous entraînait avec elle dans son reflux. Les sons que je percevais étaient assourdis mais il me semblait quand même distinguer le bruit des galets chassés par les flots. Mais je ne savais pas s’ils étaient en-dessous ou au-dessus de moi. J’avais bien retenu la consigne, la tête sous l’eau c’est bouche et nez fermés. Par contre j’avais les yeux ouverts et je ne distinguais rien de connu, je ne voyais que des bulles et du sable en suspension. Je me sentais comme un fétu de paille emporté par le vent et d’ailleurs je ne savais plus si j’étais encore dans l’eau, elle était devenue immatérielle de la même façon que le temps me paraissait infini. Après le plaisir, la peur commençait à envahir mon esprit. Je sentais un début de panique monter jusqu’à mes poumons ; quand est-ce que ça s’arrête ! Puis le sol rencontra ma peau avec rudesse et je sentis que je pouvais me redresser, enfin ! Tu es sur la plage, RESPIRE. 

A plat ventre, le haut du corps sur le sable, le bas encore dans l’eau, Tim et moi, à quelques mètres l’un de l’autre, fûmes surpris de nous retrouver bien loin de notre point de départ. Après avoir repris notre souffle, nous nous mîmes à genoux et éclatâmes de rire. Nous riions, riions à gorge déployée tandis que Sultane aboyait furieusement, faisant des aller-retours entre nous et notre grand-père qui s’approchait pour vérifier si nous allions bien. Nous apprendrions peu après qu’il était plongé dans la lecture d’un article lorsque la chienne s’était mise à aboyer de la sorte et était venue le chercher. Notre aventure interminable n’avait en fait duré que quelques secondes.

Mais curieusement, nous n’arrivions pas à nous remettre debout, une force que nous ne comprenions pas nous maintenait au sol. Tim en compris la raison en premier et enleva son maillot de bain : celui-ci était lesté de sable et de gravier récolté durant notre tour de grand huit. Pour moi, j’hésitais à enlever mon tout nouveau maillot une pièce ; du haut de mes 8 ans je devenais pudique… quelques contorsions plus tard je me sentais plus légère. Nous fîmes l’inventaire de nos bobos respectifs et ne constatant que des éraflures de vernis, même si elles étaient impressionnantes car l’eau de mer les faisait saigner un peu, nous décidâmes de retourner dans l’eau, guérir le mal par le mal. C’est Pilou qui donna le signal du départ :

– Revenez, il pleut, on va être mouillé !

Cette bonne blague, mouillés nous l’étions déjà. Mais Papy, lui, avait décidé que nous devions rentrer. En arrivant sur le terrain privatif sur lequel toute la tribu campait tous les étés, nous ne pûmes nous empêcher d’étaler notre bravoure en racontant notre aventure avec force détails. Mais devinez qui se fit enguirlander ? Papy, car il nous avait laissés courir des risques ! Mon merveilleux grand-père, qui avait gardé son âme d’enfant, savait bien, lui, combien nous avions pris du plaisir à affronter ces vagues et que ce souvenir nous rappellerait à tout jamais que nous n’étions pas invincibles. Du moins, c’est ce que j’aime à me dire, aujourd’hui que ce temps fait partie de mes lointains souvenirs.

Une nouvelle de Dominique BERTHOD
Promotion Écrire un livre – mai 2021

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