Il pleuvait très fort, ce soir-là. Je me souviens m’être arrêtée un instant. Je tenais mon parapluie au-dessus de ma tête et la pluie ruisselait tout autour comme un rideau. J’étais dans ma bulle, à l’abri de la folie du monde, et les gens qui, comme moi, sortaient de leur travail me contournaient en grognant. Et moi, j’étais juste là, à regarder le ciel. Sans savoir encore que dans quelques instants, il allait me tomber sur la tête.

J’avais rendez-vous chez l’ophtalmologue. Depuis quelque temps, il me semblait voir flou. À d’autres moments, j’avais des taches noires devant les yeux. Je n’étais pas inquiète. J’approchais de la quarantaine et je pensais juste qu’il me faudrait désormais porter une paire de lunettes. La faute à ces fichus écrans qui dévoraient nos vies et nos yeux. J’avais surtout la tête occupée par la préparation de mon futur mariage. Dans six mois, nos familles et nos amis fêteraient l’union du sport et de l’histoire. La prof de sport que j’étais, Camille Huguet, s’apprêtait à épouser le passionnant prof d’histoire, Paul Burnel.

Il y a eu un blanc dans ma mémoire, entre ce moment où j’étais dehors sous la pluie et le moment où je suis ressortie du bureau de la spécialiste. Une heure trente pendant laquelle j’ai vu le sourire de mon interlocutrice changer au fur et à mesure des résultats des examens. La mine sombre, elle a fini par m’annoncer :

–  J’attends encore un résultat que je n’aurai que dans une semaine, mais je préfère vous préparer, mon diagnostic est sûr à 99.99 %, vous êtes atteinte d’une forme de glaucome extrêmement rare.

Bien évidemment, je ne savais pas ce que sont les conséquences d’un glaucome, chacun sa spécialité, mais je sentis que cela ne se réglerait pas juste avec une paire de lunettes. 

– Vous avez déjà perdu 30 % de votre champ visuel, le nerf optique est déjà atteint, je crains que dans les cinq prochaines semaines, vous en perdiez encore plus de 65 %.

Je fis un rapide calcul. Il me resterait 5% de vue ….

– C’est-à-dire ?
– Vous verrez des ombres. Des formes noires, mais vous ne distinguerez plus suffisamment pour voir.

Je déglutis. Une fois, deux fois, dix mille fois.

– Je vais devenir aveugle ?
– Je suis désolée.

J’aurais préféré qu’elle me réponde « oui ». Ça m’aurait permis de je ne sais pas quoi d’ailleurs. Mais là, voilà, son « désolée », ça me disait, « c’est irrémédiable, il n’y a plus rien à faire ». Et la fonceuse que j’étais, celle qui pensait qu’il y avait toujours quelque chose à faire, moi qui passais toutes mes journées à dire à mes élèves de se dépasser « aller, vas-y, essaie encore, tu vas y arriver », je devais juste me faire à cette idée, mais il n’y avait rien de plus révoltant, de plus injuste, je crois, que de ne plus rien avoir à faire pour empêcher mes yeux ou mon cerveau ou les deux réunis de ne plus rien voir.
Je suis sortie de son cabinet. Je suis entrée dans un café. Il me fallait plus que mes mojitos habituels. J’ai demandé un alcool fort. J’ai aligné les verres. Je suis devenue euphorique. Mais complètement ivre. J’ai appelé Paul.

– Faut que tu viennes me chercher. Je suis bourrée.

Quand il est arrivé, l’euphorie était redescendue de trois étages. La nausée montait en flèche. On a roulé fenêtres ouvertes.

– Si tu sens que ça vient, tu mets ta tête par la fenêtre, je ne veux pas que tu vomisses dans la voiture.

J’ai vomi dans la cuvette des toilettes. Longtemps. En ressortant, il dormait. Chouette ! Je n’avais pas envie de lui annoncer comme ça. Pas un instant, je n’ai pensé ce soir-là, et je suis certaine que ce n’était pas dû à mon état de pochtronne, mais au fait que j’étais une incorrigible optimiste, que cela allait remettre nos projets en question. Lui, si. Dès le lendemain, au petit déjeuner. J’ai vu sa tête devenir verte, enfin vert transparent, et je l’ai entendu dire « la cata. Je ne serai jamais à la hauteur pour m’occuper de toi ». J’aurais préféré qu’il ajoute, lui, « désolé ». Mais non. Il a juste dit :

– Je te laisse l’appartement.
– Merci.

Je sais, c’est bête de dire merci à tant de flagornerie, mais c’est ce qui est sorti de ma bouche. On ne contrôle pas tout. Je suis partie travailler. J’ai évité de dire à mes futurs ex-élèves « aller, vas-y, essaie encore, tu vas y arriver ». On apprend très vite !

J’avais uniquement cours le matin. Je suis allée manger avec ma mère. Je lui ai tout balancé entre le moment où j’enlevais ma basket et ma doudoune. Elle est restée de marbre. Il a fallu que je l’assoie.

– C’n’est pas la fin du monde ais-je cru bon d’ajouter

Mais en voyant la tête, le soir même, de mes copines de beuverie-confidences-shopping, j’ai bien dû me rendre à l’évidence. Devenir aveugle était pour tous la fin du monde. Sauf, pour moi, apparemment. 
Le lendemain, je me suis fait mettre en arrêt maladie par mon médecin. Pour dépression. Il m’a dit :

– Il faut vous préparer, anticiper ce moment, cela va aller très vite !
– C’est ce que je fais, figurez-vous !

Je suis rentrée. J’ai ouvert mon ordi, suis allée sur un site d’agences de voyage. Il y avait encore un départ ce soir-là pour Ibiza. Quatre heures plus tard, j’étais dans un avion. J’ai dansé, chanté, fait l’amour avec des inconnus dont je ne me souviens même pas du visage, et encore moins de leurs prénoms, j’ai fini la nuit la tête dans les toilettes très très souvent.  À ne plus répondre à mes amies qui s’inquiétaient, à ma famille qui tentait depuis la capitale d’organiser une nouvelle vie dont je ne voulais absolument pas. 

Un matin, que j’étais dans la salle de restaurant de l’hôtel, le barman est venu s’asseoir à côté de moi.

– J’en ai vu passer beaucoup des filles comme toi, ici.
– Des filles comme moi ?
– Oui, des filles qui fuient. Qu’est-ce que tu fuis ?

Dieu, comme j’aurais aimé avoir cette conversation un soir, très tard. Je m’en serais tirée avec une pirouette. Mais là, je suis restée bouche ouverte, les yeux remplis de grosses larmes. 

– Je suis en train de devenir aveugle.
– Ah, ça, c’est dur !
– Et les autres filles comme moi, elles font quoi ?
– Elles finissent toutes par prendre le taureau par les cornes. 

Je suis rentrée… En Normandie, dans la maison de mon grand-père. Il n’a pas posé de questions. Il n’a pas dit qu’il savait, il a attendu que j’en parle de moi-même. Je me promène. Je regarde le ciel, je photographie les arbres, les fleurs, le soleil. Quelquefois, je marche en fermant les yeux. J’apprends à aimer le noir. Il ne reste plus beaucoup de temps. Je cherche à reconstruire ma vie après. Je fais des listes. De tout ce que je ne pourrai plus faire. De tout ce qu’il me reste encore à admirer, aimer, vivre.

Il y a cinq jours, j’ai rencontré un homme sur le port. Un idiot qui s’est dit “tiens, une fille seule plutôt bien gaulée”… La fille que j’ai été arrive encore à lire dans le cerveau un peu flasque des hommes. J’ai eu vite fait de le remettre à sa place. 

– Casse-toi, je suis en train de devenir aveugle.

Il n’a rien dit, mais depuis, je l’ai croisé partout où je vais. Alors ! Cette nuit, j’ai dormi dans ses bras. Mon corps nu, frigorifié, contre le sien, tout chaud. Au matin, j’ai voulu partir et il m’a dit “reste”. 

– Non mais, tu ne comprends rien, toi. Je ne vais plus rien voir.
– ça fait cinq jours que tu me le répètes sans arrêt, Camille. J’ai compris.
– Je ne veux pas être un poids.
– Et moi, je suis un grand gaillard solide

Guillaume est ostréiculteur. Ce matin, il m’a appris à ouvrir les huîtres, à les laver aussi. 

– Tu vois, une fois que tu auras fait le geste suffisamment de fois, tu pourras le refaire les yeux fermés. 

Je sais ce que vous vous dites, “c’est une histoire qui se termine bien”, mais non, cette histoire n’en est qu’à son début. Les brumes devant mes yeux sont déjà de plus en plus nombreuses et je ne me sens pas encore comme dans un cocon quand elles m’enveloppent. Mais ce matin, sans même m’en rendre compte, je me suis dit « aller, vas-y, essaie encore, tu vas y arriver ».

Une nouvelle de Sandrine FERRY – Promotion Ecrire un livre

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