L’œuvre doit-elle suivre les mœurs de l’époque ? La société doit-elle adapter son regard sur le passé ? Est-il possible de prendre du recul et replacer un roman ou un film dans son contexte historique ? Le débat fait rage actuellement car la cancel culture appelle à réviser les œuvres qui ne s’inscrivent plus dans les valeurs d’aujourd’hui. Entre boycott et réécriture de l’Histoire, la culture de l’annulation impose des questionnements à notre société. Et vous, qu’en pensez-vous ?

culture de l'annulation

L’annulation culturelle par assassinat médiatique

La cancel culture, importée des États-Unis, est une pratique qui vise à réviser ou interdire des œuvres qui véhiculent des valeurs aujourd’hui dépassées, voire choquantes. Dans le même temps, ce phénomène dénonce et discrédite l’auteur de propos d’un autre âge, avec notre regard d’aujourd’hui.

Dans les années 1980, le « politiquement correct » était plutôt mal perçu en France car cette idéologie américaine s’opposait à notre valeur phare qu’est la liberté d’expression.
En revanche, aux États-Unis, la culture de la délation a toujours été partie prenante de la société et « Avec l’émergence des réseaux sociaux, il est encore plus compliqué d’échapper à ces « Wanted » de l’âge numérique. » affirme Jean-Eric Branaa, politologue et spécialiste des États-Unis.

Il est encore plus compliqué d’échapper à ces « Wanted » de l’âge numérique

Jean-Eric Branaa, politologue

Si l’an passé un appel au boycott fut lancé à l’encontre de l’œuvre de JK Rowling, à la suite de propos jugés transphobes, la pratique de l’annulation frappe désormais plus généralement tout l’univers artistique.
En France, l’acceptabilité de la filmographie d’un réalisateur peut être remise en question. Des musiciens peuvent être aussi blacklisés par un programme TV (ex. Dans The Voice, Mennel et The Vivi ont vu leurs prestations musicales coupées au montage et leur
participation tout bonnement effacée par TF1, en raison de tweets inacceptables, sur fond de violentes polémiques).

Aujourd’hui, les artistes sont ainsi passées au peigne fin du jugement médiatique pour déterminer ou non leur acceptabilité sociale. Ce tribunal populaire peut ainsi influer sur le sort d’œuvres, passées et à venir… pouvant même conduire à leur « annulation » pure et simple du paysage culturel.
La sentence peut être lourde, car fatale à l’œuvre, dont l’existence ne tient plus qu’à un tweet.

Mais pour Nicolas Lebourg, historien, cosignataire d’une tribune récemment parue dans Marianne « Ce n’est pas parce qu’on a annulé un être humain que l’on a changé les rapports sociaux“. Il alerte aux côtés d’Isabelle Alonso (militante féministe) et de Bélinda Cannon
(romancière), entre autres, sur les dérives de la « cancel culture ».

« Ce n’est pas parce qu’on a annulé un être humain que l’on a changé les rapports sociaux

Nicolas Lebourg, historien

Dans cet article, nous ne portons pas de jugement sur les raisons qui ont mené aux différents boycotts mais nous questionnons la pratique même de l’annulation qui consiste à réécrire l’histoire d’une œuvre, voire de présupposer de son futur.
Cela frise parfois la science-fiction, vous ne trouvez pas ?

L’impact de la culture de l’annulation sur le patrimoine culturel

Les œuvres elles-mêmes n’échappent pas au raz de marée de la cancel culture, en voici quelques exemples :

  • Autant en emporte le vent, film adapté du roman de Margaret Mitchell

Le film a été provisoirement évincé de la plateforme de steaming HBO en 2020. L’histoire ancrée dans la société esclavagiste du sud des États-Unis, sur fond de guerre de sécession fut alors jugée raciste et révisionniste. En effet, comme le confirme un porte-parole de HBO Max, l’histoire « produit de son époque, dépeint des préjugés racistes (…) communs dans la société américaine ».
Sur ce point nous sommes tous d’accord : le monde « idyllique » que l’héroïne craint de perdre repose clairement sur une vision idéalisée de l’époque colonialiste, déjà romancée à la base, par l’auteure du livre. Cette interprétation de l’Histoire est difficilement recevable par le spectateur d’aujourd’hui.

Pour ce qui est du roman d’origine, une nouvelle traduction a également été proposée en 2020 par Josette Chicheportiche. Cette dernière livre un point de vue plus actuel, une lecture moins caricaturale de l’œuvre, que celle de la traduction d’origine datant de 1939. Pour autant, cette nouvelle traduction ne change par la nature discriminatoire du roman, l’essence même de l’histoire originelle.

  • Dix petits nègres, Agatha Christie (Ils étaient dix)

Alors que les États-Unis le publient sous le titre And Then There Were None depuis plusieurs décennies, le plus célèbre roman d’Agatha Christie a également vu son titre modifié en 2020 en France. La décision fut prise par l’arrière-petit-fils de l’auteure, James Prichard. «Quand le livre a été écrit, le langage était différent (…) on utilisait des mots aujourd’hui oubliés» confirme-t-il.

  • Les dessins-animés « Peter-pan », « Dumbo »et « Les aristochats » aujourd’hui inaccessibles aux enfants

Disney+ a choisi de retirer les films de leur catalogue pour enfant car ils comportent des stéréotypes aujourd’hui choquants et offensants pour les communautés amérindienne, afro-américaine et asiatique.
Sur les réseaux sociaux, les internautes se sont dressés contre cette décision, criant à la censure de la part de Disney+.

Plus récemment, le baiser qui ramène Blanche-neige à la vie a également fait l’objet d’un tollé médiatique pour son caractère non consenti. Assisterons-nous à la réécriture du conte de fées?

cancel culture

Les réactions à la cancel culture ne se font pas attendre

Face à ce phénomène culturel grandissant, l’historien Pierre Nora, alerte sur une possible “néantisation de la culture“, dans une France envahie par “un puritanisme et un politiquement correct typiquement américains“.

Laure Murat, historienne et professeure de littérature dénonce elle aussi un « délire de pureté, de transparence, une cohérence forcenée qui fait craindre, en France, (…) l’avènement d’une nouvelle Terreur et d’un conformisme moral proprement frénétique ».

Outre-Atlantique, un collectif de 150 intellectuels s’est également érigé contre l’ampleur de la cancel culture, parmi lesquels nous comptons la journaliste féministe Gloria Steinem , les écrivains Salman Rushdie et Kamel Daoud. A l’été 2020, ils ont a alerté contre cette dérive dans une tribune publiée dans Harper’s Magazine, puis Le Monde.

Nous faisons donc face à un phénomène qui tend à vouloir corriger les erreurs du passé, pour le rendre socialement acceptable, selon un point de vue d’aujourd’hui.
Mais est-ce vraiment l’œuvre qui doit s’adapter à la société ? Devons-nous la modifier pour la rendre conforme aux nouveaux codes de l’époque qu’elle traverse ? Certains pensent que oui.

annulation culturelle

Les œuvres doivent-elles suivre l’évolution de la société ?

Nous pouvons nous réjouir de l’évolution des mœurs de notre société qui transparait clairement dans nos œuvres contemporaines. De grandes avancées ont été réalisés en une génération en matière de lutte contre les discriminations qui n’ont naturellement plus leur
place dans le paysage culturel.
Cela ne viendrait à l’esprit de personne de truffer des œuvres grand public de préjugés dégradants, d’inciter à commettre des actes répréhensibles ou de viser directement une communauté aujourd’hui. Nous pouvons être fiers de l’époque dans laquelle nous vivons et du chemin que la culture populaire a parcouru en quelques décennies.

C’est pour rendre hommage à ces combats que des auteurs comme Iris Brey portent une vision plutôt positive du phénomène. Cette dernière le voit comme un « rééquilibrage » de l’Histoire qu’elle façonne à travers son livre Le regard féminin (2020) :
« Il s’agit de mettre en avant plus d’œuvres réalisées par des femmes pour remplacer celles réalisées par des hommes. De célébrer un matrimoine, souvent annulé par notre culture qui a toujours mis les hommes en avant au détriment des femmes (…) Je veux montrer qu’il y a une autre manière de représenter les femmes. »
Il s’agit là presque d’un enrichissement du passé plus que d’une annulation, puisque des ajouts ont été apportés à l’Histoire à travers son ouvrage.

Mais que ce soit pour des suppressions, de discrètes modifications ou de franches révisions : est-il réellement nécessaire de réviser notre passé ?
Est-ce un passage obligé pour véhiculer des valeurs acceptables dans notre société d’aujourd’hui ?

cancel culture

La cancel culture, ou la dictature de la pensée unique ?

« Tous les documents ont été détruits ou falsifiés, tous les livres réécrits, tous les tableaux repeints. Toutes les statues, les rues, les édifices ont changé de nom, toutes les dates ont été modifiées. (…) Que le parti puisse étendre le bras vers le passé et dire d’un événement : cela ne fut jamais, c’était bien plus terrifiant que la simple torture ou que la mort » .

George Orwell, 1984

Puisqu’un propos ne nous plait pas, c’est si simple de faire comme s’il n’avait jamais existé…et prendre le parti d’annuler purement et simplement l’information qui dérange. Comme pour n’importe quelle erreur de parcours : en nier l’existence même au lieu de l’assumer est si simple, non ?
Après tout, ne pourrions-nous pas facilement mettre un voile sur les discriminations, les préjugés, les ignominies commises par nos prédécesseurs… et hop ! Les voilà disparus, en un clin d’œil, comme dans un bon tour de magie…

Non, car ces erreurs font partie de nous, partie de notre histoire, sont les fondations sur lesquelles reposent aussi notre société contemporaine.
Si la tolérance et l’ouverture d’esprit peuvent émerger aujourd’hui c’est parce que la société a appris de ces erreurs et les a prises en compte pour se construire telle qu’elle est. Retirer les éléments qui gênent dans les fondations de notre société, ne serait-ce pas la fragiliser ? Car pour comprendre pourquoi un propos est intolérable, il faut l’avoir reconnu comme tel, l’avoir étudié, puis l’avoir sciemment rejeté.
Éluder une partie de nous ne nous aidera pas à avancer. Au contraire, cela ne fera que présenter le risque de nous égarer à nouveau.

Et si la solution résidait dans notre capacité à replacer les œuvres dans leur contexte de l’époque et simplement prendre du recul ?

cancel culture

La cancel culture : pour ou contre ?

Choisir c’est renoncer (à une partie de notre héritage). Alors sommes-nous réellement obligés d’opter pour l’« annulation » d’une œuvre qui nous déplait ? Ne pouvons-nous pas simplement faire appel à notre libre arbitre et décider de ce que l’on souhaite voir ou ne pas
voir ? Nous serions curieux de lire vos différents avis sur la question…

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