Le repos du guerrier – Stephen Morlet

J’attends. Que faire d’autre ? Je ne peux aller au combat. L’état dans lequel je me trouve m’en empêche. Je n’ai même plus la force de me lever. Venir jusqu’ici était déjà un exploit en soi. N’importe qui d’autre n’y serait jamais parvenu. Certains me trouveraient sans doute trop vantard, mais je sais ce que je suis. Malheureusement, mon statut de roi est remis en question en ce moment même. Je le sens. Jusque dans mes entrailles. Et je ne suis pas le seul. La Terre le sent aussi. Elle implore mon aide. Elle a besoin de moi. Pour protéger tout ce qui se trouve à sa surface. Cette vie qu’elle a permis de développer, qui parfois se montre bien ingrate, mais qui ne lui causera jamais assez de torts pour qu’elle lui en veuille. 

    Je fais partie de cette vie, mais j’en incarne un tout autre aspect. Je suis à part. Et les nombreux êtres vivants à la surface du monde n’ont jamais cessé de le mettre en valeur. Tantôt par l’émerveillement, tantôt par la terreur. Aujourd’hui, ils ont presque tous peur de moi. J’en connais certains pour qui ce n’est pas le cas. En tout cas, si ces derniers ont peur, la recherche dans la compréhension de mon être est bien plus importante. Ils veulent communiquer, mais n’y parviennent pas. Ils n’y parviennent jamais. Ce n’est pas faute d’essayer. Mais tous ceux qui tentent quelque chose font systématiquement appel à la complexité, voire d’inutiles complications. J’espère que l’un d’entre eux essaiera juste quelque chose de plus simple.

    Malheureusement, j’ai bien d’autres sujets de préoccupation. Si j’étais n’importe quel être vivant, je pourrais ajouter l’atmosphère et l’état de la caverne qu’ont fabriquée il y a longtemps de cela les petits êtres, et au sein de laquelle je récupère mes forces. Mais la lave et les vapeurs s’en dégageant n’ont jamais été un véritable problème pour moi, même si entrer en contact avec tout cela ne me ferait pas non plus le plus grand bien. Je préfère largement la fraicheur et la profondeur des océans. 

J’essaie de trouver le sommeil, mais je n’y parviens pas. Pourquoi ont-ils fait cela ? Je ne suis pas leur ennemi. J’avais réussi à l’emmener sur mon terrain, ce qui était chose exceptionnelle. Cet usurpateur. Ce vieux rival. Longtemps, j’avais même été persuadé de m’en être débarrassé dans l’immense continent de glace. Je n’avais réussi qu’à le neutraliser. C’est lorsqu’ils sont intervenus avec leurs artefacts que je m’en suis rendu compte. Il reste incroyablement puissant. J’avais pourtant eu une parfaite occasion lorsqu’il a eu la bêtise de poursuivre l’oiseau de métal au ras des eaux. En un bond, je l’emportais, sa troisième tête happée par ma mâchoire, la plus faible mentalement parlant, et je le tuais une bonne fois pour toutes. Malheureusement, à peine avais-je fini de le décapiter une première fois que j’ai ressenti l’onde de choc d’une étrange explosion. Celle-ci ne dégageait pas de radiation. Etrange. Je n’ai absolument pas compris pourquoi. Etait-ce une de leurs nouvelles technologies ? La seule chose que j’ai pu voir, c’est que tout autour de moi, tous les êtres vivants mourraient. J’ai bien failli y passer. Je ne parvenais tout simplement plus à respirer. J’avais même perdu connaissance. Peut-être même étais-je mort ? Après tout, elle est intervenue. Heureusement, d’ailleurs. Je dois beaucoup de choses à elle et ses ancêtres. A commencer par la vie. J’aime beaucoup cette femelle volante. Même si nous ne sommes pas de la même espèce, j’adore être en sa compagnie.

Seule exception évidemment au cataclysme annihilateur de vie, ce serpent volant tricéphale. Enfin, bicéphale, temporairement. Je sais déjà qu’il ne lui aura pas fallu beaucoup de temps pour reconstituer entièrement sa tête, le plus faible des deux dominés. Dommage que je n’ai pu atteindre celle du milieu. Tuer le maître se serait avéré bien plus efficace. Mais il est incroyablement résistant. Le noyer aurait été une perte de temps. Je ne suis même pas sûr qu’il ait besoin de respirer. En fait, je serais même plutôt sûr du contraire. Il faut croire que là d’où il vient, c’est une fonction bien inutile. 

Je suis si épuisé. Même pas à cause de la force de mon ennemi, mais bien à cause de la bêtise des petits êtres. Pourquoi ne leur en veux-je même pas ? Sans doute parce que ce ne sont que des enfants. Il leur faudra encore du temps, beaucoup de temps avant que leur espèce toute entière ne connaisse la maturité. 

Chaque fois que je ferme les yeux, ce n’est pas le bruit des flots de lave m’entourant que j’entends, pas plus que les morceaux de rochers se désagrégeant avec le temps et chutant. J’entends les nombreux, trop nombreux hurlements de toute la vie sur Terre. Les autres se sont tous réveillés. Ou presque. Et ils se montrent particulièrement agressifs. Le seul qui ait osé lutter est celui resté endormi dans le volcan, mais je crains qu’il s’agisse davantage d’un concours de circonstances. Les autres ne tentent rien. Ils obéissent aveuglément. Ils ont tous peur de lui. 

Je veux bouger. Faire quelque chose. Je ne peux rester à ne rien faire. Malheureusement, plus je fais d’efforts, plus je m’épuise. Je suis condamné dans cette grotte pour les années à venir. D’ici que je recouvre toutes mes forces, la planète sera entièrement dévastée. Et cela, en supposant qu’il ne vienne pas me trouver ici. Je ne pourrais même pas me défendre si cela arrivait.

J’entends quelque chose. J’ouvre les yeux. C’est un petit être. Que fais-tu ici ? Cet endroit n’est pas adéquat à ta survie. Je suis d’ailleurs étonné que tu sois encore en vie et capable même de te mouvoir. La chaleur et l’atmosphère auraient déjà du avoir raison de toi. Décidément, vous ne cesserez jamais de me surprendre. Je vois que tu as apporté quelque chose. Est-ce que tu viens finir le travail, petit être ? 

Non. Tu viens pour autre chose. Tu n’as pas peur de moi. Tu trembles, mais d’excitation. Tu voulais vraiment me voir. Es-tu là pour m’aider ? Est-ce une protection que tu retires de ton haut ? Ne t’ai-je pas déjà vu, il y a quelques années de cela ? Lors de ma première remontée. Lorsque j’ai du vaincre le couple d’insectoïdes. Et tu as continué de m’observer. Jusque dans l’océan. Toujours de loin. 

Tu poses ta minuscule patte sur moi. Tu es si petit que déjà je ne te vois plus, collé que tu es contre le bas de ma mâchoire inférieure. Mais cela ne m’empêche pas de savoir que tu es là. Je ressens tout de toi. Tu es heureux de me rencontrer. Tu es ici pour m’aider. Tu es également là pour te sacrifier, n’est-ce pas ? Ce que tu as apporté va te détruire, mais va me régénérer. Cela fait des millions d’années que je vous vois évoluer et je ne parviens toujours pas à vous comprendre. Votre manque d’unicité participe à votre mystère. Certains d’entre vous veulent ma mort, mais toi, tu veux que je vive. Tu as raison. Sans moi, vous mourrez tous. Mais sans toi, je mourrai. Nous avons encore tant de choses à partager.

Que dis-tu, petit être ?

  • « Saraba, Tomoyo. »

Je suis désolé que tu doives partir. J’aimerais pouvoir te répondre. Merci pour ton amitié. Saraba, Tomodachi. 

    Comme je m’y attendais, une explosion retentit. Celle-ci détruit mon repaire tout entier et avec lui, mon jeune ami. L’onde de choc est une épreuve, mais les radiations sont plus que bienvenues. Je reprends des forces. En quantité inimaginable. Je double, non, décuple de volume. Je le vois bien. Je suis en train de devenir trois fois plus grand qu’à l’accoutumée. J’absorbe tellement d’énergie qu’il me faudra rapidement l’utiliser avant qu’elle ne puisse se retourner contre moi. Il est temps de remonter. 

    « Celui qui est plusieurs », nous allons reprendre notre combat et cette fois, je compte bien que rien ne m’empêchera de le gagner. Parce que cette fois, je le sais, j’ai des alliés.

 

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