Je vais mourir

Ma blessure au ventre ne me fait plus mal à présent. Je n’ai plus la force de bouger. Et bientôt, je crois que je n’aurai même plus la capacité de penser. Je suis en train de mourir. Tout doucement. J’ai perdu bien trop de sang. 

    Alors, c’est à ça que ressemble la mort d’un aventurier ? C’est logique en un sens. Voilà des semaines que je tue des monstres en pareil endroit. Qu’est-ce qui aurait pu me faire croire qu’il aurait pu en être autrement ? Je n’ai jamais vu d’aventurier vieux. Du moins, je n’en connais aucun qui ait continué leur carrière jusqu’à un âge vénérable. Il y en a beaucoup d’âge mûr, mais le plus gros reste de jeunes gens comme moi. 

    Doucement, je sens mes forces continuer de m’abandonner. A présent, je n’ai même plus la force de parler. Ca en aurait soulagé plus d’un, ce qui ne manque pas de me provoquer un très bref fou-rire. Combien ai-je saoulé mes amis avec mes bavardages ? Mes amis ! Je ne les verrai plus. 

Thane et son côté blasé et chiant, mais qui a toujours été là. Son intelligence est redoutable, mais jamais il ne prend les gens de haut. La condescendance n’est pas son truc, même s’il aime le faire croire par ses plaisanteries vaseuses.

Marc, qui a une propension à me traiter de tous les noms dès que j’avoue qu’il y a un truc culturel que je ne connais pas. Il connait un grand nombre d’œuvres illusionnistes. Lui et moi pouvions en parler pendant des heures. Il nous est arrivé bien des fois de ressasser la même œuvre. Soit qu’on la moquait, soit qu’on la défendait. Soit qu’on se battait l’un contre l’autre parce qu’on n’était pas d’accord du tout. Je n’arrive toujours pas à comprendre comment il a pu apprécier certaine purge que je ne nommerai pas. Le traitement de la créature était pourtant une aberration. 

Reese, à qui j’en dois une et qui m’a libéré de ma dette. Je ne lui avais jamais emprunté d’argent, mais j’avais tout de même passé quatre mois complets chez lui d’autant que j’avais obtenu un travail dans la même période grâce à lui. J’aurais tellement voulu arriver à le récompenser pour ses efforts et sa patience. On n’a qu’à dire que la récompense de quête que j’aurais du obtenir sera pour lui, vu que je n’en aurais pas l’utilité. 

Les discussions avec Yol me manqueront. J’espère qu’il ira loin. Ses ambitions sont tellement loin de ce que j’avais imaginé avant de le rencontrer. Et pourtant, j’ai été capable de le comprendre. En tant que kitsune, il est condamné à une espérance de vie plutôt courte par rapport aux humains. Alors, chercher l’éternité n’est pas si étonnant. Et puis, dans un monde de magie, elle doit bien exister quelque part.

Il y a tous les autres auxquels je pense et avec qui je n’ai pas accompli de quête récemment. Billy, King et MacNickFringale comme j’aime l’appeler. Ce mec me fera toujours rire. Je suis tellement incapable de prononcer correctement son nom. Je songe qu’il a eu raison de se retirer comme il l’a fait. Au moins, lui ne mourra pas dans le lit d’une caverne puante, grouillante de cadavres de monstres dont les seules activités se résument à pillages, meurtres et viols. 

Il y a évidemment ma famille à laquelle je pense. Dos-Gris, mon père, parti prendre sa retraite loin de tout, il y a des années. Mama Tembo, ma première sœur, avec ses trois petits monstres, la version adorable cette fois, celle qu’on est content de voir arriver et qu’on est soulagé de voir partir. Souris, la cadette, aussi insupportable et « soupe au lait » soit-elle. Je n’ai vraiment pas aimé la façon dont elle m’a traité, mais c’est surtout le fait qu’elle n’ait même pas pris la peine d’écouter ce que j’avais à dire qui m’a mis hors de moi. Et il y a Pepe dit El Negro, mon jeune frère, que je n’arriverais sans doute jamais à comprendre, tant il est simple. Il ne se complique jamais la vie contrairement à moi. 

Maintenant, il n’y a qu’une personne qui occupe mes pensées.

Je relève la tête en croyant entendre du bruit. Au loin, des pas. Mais pas encore de voix ou d’autres sons qui me permettraient de savoir de quel type de créatures il s’agit. J’espère qu’il ne s’agit pas de survivants à mon passage. Mais qu’est-ce que ça pourrait être d’autre ? De toute façon, je ne peux rien tenter. Je suis à peu près sûr que si j’avais un miroir avec de la vraie lumière, je constaterais que je serais plus blanc encore que de la farine. 

Je n’ai plus qu’à me concentrer sur quelque chose de positif. Il y a une personne à laquelle je pense. Mon amour. Ma chérie. Ma déesse. Ma princesse. Jeune. Belle. Très intelligente. Ne sait pas encore trop ce qu’elle veut. Mais je suis sûr d’une chose. Nous nous aimons. Elle va tellement m’en vouloir de mourir. 

  • «  Fais attention, m’a-t-elle dit.
  • Je te le promets, avais-je répondu. »

    Voilà où j’en suis. Je suis un homme qui ne tient pas ses promesses. Est-ce nouveau ? Non, pas vraiment. Sinon, je ne me serais pas endetté. J’aurais fini comédien et je parcourrai le pays et non la région pour divertir les gens et non pas faire les boulots dont personne ne veut parce que ce n’est pas glorieux. 

    Il est vrai qu’être aventurier paye une misère. Alors, pourquoi le faire ? Peut-être parce qu’il faut bien quelqu’un.

    Je repense à ma charmante petite elfe. Une haute-elfe pour être plus précis. On s’est bien trouvé, elle et moi. Et même si elle me rabâche l’habituel couplet du « on ne peut pas vivre ensemble parce qu’on est trop différents », je sais qu’elle veut être avec moi. Ma foi, voilà qui devrait résoudre nos problèmes de couple et surtout le fait que sa mère ne pouvait absolument pas me sacquer comme possible gendre. 

    Je suis fatigué. Si fatigué. J’ai envie de dormir. Déjà, mes paupières se ferment d’elles-mêmes. Je n’ai plus la force de les maintenir. J’entends toujours du bruit. Les pas se rapprochent. Mais je ne reconnais pas les sons. Trop confus pour …

Stephen Morlet

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