Histoire de la paresse – Anis Yarboua

Histoire de la paresse – Anis Yarboua

“Allo oui bonsoir, c’est la chambre 212. Pourriez-vous m’apporter un sandwich au poulet. Ah et sans tomate, j’en suis allergique”.

Je ne suis pas plus allergique aux tomates qu’à l’eau, au contraire, j’adore ça ! Mais après deux ans à sillonner les hôtels du pays, c’est pour moi devenu une sorte de jeu d’enlever et d’ajouter des ingrédients. Le sandwich n’en devient pas meilleur, il n’en devient pas moins bon. Il est juste différent, et moi aussi depuis qu’a commencé ma cavale.

Je ne vais pas m’apitoyer sur ma vie d’itinérance, ni même sur la qualité douteuse des hôtels qui m’ont accueilli. Seulement, on est loin des promesses qu’on avait vues en moi. Aussi loin que ma mémoire me le permet, j’ai toujours eu du succès dans à peu près tout ce que j’entreprenais.

A l’école, sans forcer mon talent j’obtenais les louanges de mes professeurs, on me promettait une carrière d’homme politique ou de médecin de renom.

Certains professeurs étaient même enclins à me proposer des cours particuliers, pour s’assurer de mon ascension et investir sur mon succès futur.

On a tous envie de miser sur un cheval de compétition quand on en voit un.

Mes performances sportives n’étaient d’ailleurs pas en reste, et je me distinguais dans à peu près toutes les disciplines. Je courais plus vite, je sautais plus haut, les poids allaient plus loin lorsqu’il partait de cette main bénie des dieux. Ce qui faisait la fierté de mon directeur dans les compétitions inter-écoles et attira rapidement l’attention des filles de ma ville, puis celles des autres villes.

Pour vous brosser un portrait fidèle de ma situation de l’époque, malgré ma réussite insolente, je n’étais pas particulièrement beau garçon. Mais je dégageais une confiance que rien ne pouvait ébranler. Ce qui fait qu’une fois arrivé à l’âge de s’intéresser aux choses de l’amour, je comptabilisais déjà une incroyable foule de prétendantes. Au grand dam de mes autres camarades, jaloux de constater que mon talent s’étendait également à ce domaine où la concurrence est plus rude qu’ailleurs. 

C’est peut-être un de ces amoureux éconduit qui m’a maudit un soir dans sa chambre d’adolescent.

Le fait est que toutes ces petites victoires, ont développé un cancer qui n’en porte pas le nom. Car aussi rapidement que mon talent me permettait d’ambitionner des perspectives toujours plus hautes, cette incroyable facilitée à créer chez moi un autre instinct : la paresse.

S’il est un mal qui contamine votre vie entière, c’est bien celui-ci.

Je ne voulais rien faire. Aucun métier ou relation n’avait d’intérêt à mes yeux.

Ce que je chérissais par-dessus tout, c’était la vie ! Celle qui m’avait vu naître et me permettait de me mouvoir. Je trouvais cela indécent qu’en contrepartie, je doive en sacrifier une partie sur l’autel de l’effort.

Malgré cette aversion pour le travail, je décidais après des études supérieures réussies sans grand effort, de me lancer et de créer mon entreprise de gestion de patrimoine. Avec ce mantra “Frapper fort et vite pour ne rien faire ensuite”.

Ça n’a pas loupé ! J’ai rapidement eu du succès dans les affaires, mon bagout et mon sens du placement ont fait merveille, du moins la première année. Ensuite, est venu le temps de la paperasse et autres déclarations, qui ont achevé dans l’œuf mon projet de réussite individuelle. J’utilisais donc les derniers deniers que le fisc et les banques n’avaient pas ponctionnés pour recruter des collaborateurs. Après tout le meilleur moyen de ne rien faire, c’est de faire faire.

Mon flair me permettait de recruter une brillante équipe, chacun doué dans sa branche.

Réunie ensemble, cette fine équipe marchait à plein régime. Quelle idée j’ai eu ! Ils attendaient tous de moi que je sois le capitaine d’un navire, sur lequel je ne suis jamais monté. Lorsqu’on venait me solliciter, je faisais mine d’être trop occupé avec l’un pour ne pas répondre à l’autre. Jusqu’au jour où las de mon manège, ils décidèrent de faire front commun et de claquer la porte. J’aurai au moins réussi à monter une équipe solidaire dans la fuite. Cela marqua tout du moins la fin de mon aventure entrepreneuriale. Un mal pour un bien avec le recul.

 

Refroidis par cette expérience, je me décidais finalement à monnayer mon talent et mes contacts au plus offrant. De fil en aiguille, cela me fit rentrer en tant que commercial grand compte dans un groupe bancaire. La même banque qui m’avait fait couler, me tendait maintenant la main. On se retrouvait comme deux boxeurs aux visages boursouflés par les coups à la fin d’un combat, qui malgré le déchaînement de violence se prennent dans les bras, en signe d’un respect mutuel. Ce qui n’empêchera ni l’un ni l’autre de renfiler les gants quand l’occasion se présentera. Avec elle, j’avais perdu la première manche, je me préparais maintenant à la revanche.

Dans les faits, ça avait tout de la planque parfaite. On m’avait donné un portefeuille client qui se gérait tout seul. Je devais juste rassurer nos riches clients au téléphone. Leur dire que leur argent était en sécurité chez nous et que bientôt, ils pourraient rajouter un zéro à leurs avoirs.

Au bout de quatre mois, mon directeur m’a convoqué pour m’indiquer que ma période d’essai venait de se terminer, qu’ils étaient pleinement satisfaits de mon travail que je faisais maintenant officiellement parti de cette belle famille pendant les quarante prochaines années, si une décharge de chevrotine ne venait pas me traverser l’esprit et la cervelle avant. Cette confirmation fut comme une sentence à mes yeux. Je repense à son regard satisfait en me mettant la corde au cou. Je ne pouvais m’y résigner. Je devais organiser ma sortie par la grande porte. Moi, on ne me met pas en cage monsieur le directeur !

 

L’idée m’est venu en discutant avec M. RICHARD, un de nos plus anciens clients. Il cherchait autant à gérer sa fortune, que d’avoir simplement quelqu’un au bout du fil pour contrer sa solitude. En moi, il trouvait une âme charitable, à l’écoute de ses besoins, quelqu’un qui le comprenait, et qui parfois lui faisait penser à lui plus jeune. Fort de cette proximité, je me confiais bientôt sur ma situation personnelle et mes projets restreints par mes finances précaires. Ni une ni deux, mon piège se refermait. J’avais au bout du combiné, non plus un client inquiet, mais un investisseur charitable, persuadé de mon succès futur.

Il n’était que le premier d’une longue liste de généreux mécènes solitaires. Cela tenait autant à ma capacité de persuasion, qu’à leur cupidité insatiable, je n’ai été finalement que le vent soufflant sur les braises.

Et comme un incendie qui se propage, en six mois, ce n’est pas moins de 11,6 millions d’euros que j’avais réussi à lever auprès d’eux.

Jusqu’à ce que ce soit moi à mon tour de me lever et de disparaître dans la nature en cette chaude journée du 24 août, lesté de valises remplies de billets.

 

Maintenant me voilà recherché. Moi celui à qui on promettait la gloire, je suis en cavale comme un vulgaire bandit.

On a cette image hollywoodienne du braqueur intrépide qui dilapide son argent sans contrainte. Vous avez tout faux. La vie de l’homme recherché, est celle d’un homme qui regarde constamment par-dessus son épaule et panique à chaque coin de rue.

Misère d’avoir assez d’argent pour toute une vie et de ne pouvoir s’en servir dans la sienne.

Dans le fond, on me recherche non pas pour le vol de cet argent, qui ne manque à personne mais pour avoir croqué dans la pomme qui m’était tendue et d’avoir pillé le pommier avec. Je pense même, que si j’avais reversé cette argent aux plus démunis, je serai à l’heure qu’il est porté aux nues par la foule. De bandit, je deviendrai héros ! Tout ceci n’est qu’une malheureuse incompréhension, il ne me reste plus qu’à attendre patiemment que les choses reviennent à la normale. Charité bien ordonnée commence par soi-même.

 

Aujourd’hui, je change d’hôtel, comme toutes les semaines. Je me retrouve dans un petit hôtel de banlieue, le genre d’établissement fréquenté par les gens qui veulent se faire discret.

Arrivé à la réception, je me dépêche de remplir machinalement la paperasse habituelle. Quand le réceptionniste m’interpelle et me demande :

“ Vous êtes ici pour le travail ? “

Face à ma mine déconfite il crut faire un impair.

En moi, ça eut l’effet d’une bombe. J’essayais de me reprendre et de lui dire :

“Non, je suis juste de passage dans la région.”

Il se dit que ça devait être encore un de ces hommes mariés qui vient discrètement passer du bon temps accompagné.

Malgré tout, il était encore surpris par ma réaction épidermique et cet étonnement se prolongea en voyant mon visage dans un article du journal local avec la mention “Recherché”.

D’un point de vue esthétique, ce n’était pas mon meilleur profil sur cette photo, la lumière n’est pas bonne et le visage manque de relief. C’est quand même dommage que les hommes en cavale, ne puissent pas choisir par eux même la photo avec laquelle ils vont être traqués.

Enfin, en entendant tambouriner à la porte de ma chambre à six heures du matin, je me doutais bien que les débats n’allaient pas porter sur mon image publique.

Je ne vais pas dire que je n’étais pas surpris par leur arrivée. Mais au fond de moi, je les attendais.

 

Après un rapide procès, me voici enfermé pour les cinq prochaines années dans une cellule que je partage avec Alim un vieil arabe de 60 ans environ qui a pris dix ans pour un braquage raté lui aussi. Lié par nos ambitions de vies faciles avortées, je me confie à lui sur mon histoire et ma fuite. Cette histoire d’un homme capricieux pressé par le temps et l’envie de ne rien faire, le faisait beaucoup rire. Il me rétorqua seulement que dans sa culture, celui qui se contente de peu ne manque jamais de rien. C’est sûrement la première leçon que j’avais à apprendre en venant ici.

Plus le temps passe, et plus je m’habitue à ma routine. Ici, comme au travail, la seule solution est d’être patient, seul moyen pour les deux d’en réchapper. C’était la seconde leçon que je devais retenir.

La dernière leçon, elle n’est pas pour moi, mais pour mon voisin de fortune, qui un soir se retourne vers moi et me dit : “C’est vrai qu’ils n’ont jamais retrouvé ton argent ? Quand tu vas sortir, tu vas aller le chercher ? “

Cette question, je l’ai entendu en boucle depuis mon arrestation, on se préoccupait plus de mettre la main sur le magot que sur le bonhomme. 

Dans un sourire, je lui répondis simplement : “Inchallah”

Sandra

L'écriture est une passion, le web un outil de communication. Experte en rédaction web SEO et écriture littéraire, je vous apprends comment écrire pour changer de vie et je rédige pour votre site web des contenus efficaces

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