Defi Bradbury Sunshine – Le seuil

Sandra Rastoll - le Seuil

Et me voilà encore le petit nouveau qui débarque en cours d’année. Je déteste quand nous déménageons. Et pourtant, je devrais y être habitué. C’est comme ça depuis que je suis né. Ma mère se fait muter tous les deux ans environ. Pas le temps de défaire ma valise qu’on repart aussi sec. Mais là, là… elle a fait très fort. On a atterri dans un bled paumé au milieu du Wisconsin. Je n’appelle même pas ça une ville. Un pub, deux épiceries qui se font face, une rue principale et au bout de ce trou perdu, un lycée… mon futur lycée pour quelque temps. Mais je parie ma future bagnole que personne n’aura le temps de m’appeler autrement que « le nouveau » avant qu’on change encore de ville. Ma bagnole… ça oui, ça me botte. Pour se faire pardonner de m’avoir traîné dans ce trou paumé, elle m’a offert une caisse. Mais pas n’importe quelle caisse… une mustang… pas vraiment en bon état… même avec de sérieuses réparations à faire… mais ça me convient. Elle a passé un deal avec Schön, le mécano du coin. Il me laisse retaper ma caisse dans son garage et je lui file un coup de main chaque soir après le lycée. Quelques coups de pédales encore, et je serai à l’entrepôt où dort mon bébé… ce que j’en ai marre de ce vieux vélo pourri…

  • Salut Schön… tu as du TAF pour moi aujourd’hui ?

Schön émit un grognement que j’avais appris à décoder. Grognement bref voulait dire oui et était généralement suivi d’un hochement de tête vers le moteur à réparer. Grognement long voulait dire « fais-toi plaisir ». J’avais du bol… ce soir, c’était grognement long.

  • Ça m’a fait plaisir aussi de discuter avec toi Shön ! En cas de besoin, tu sais où me trouver !

Je laissais mon vélo devant le garage, enfilais ma combi et filais vers l’atelier de derrière… là où les épaves se faisaient retaper… Là où je me sentais enfin vivre… Air pods dans les oreilles, zique à fond, je me glissais sous la bagnole pour en découdre encore une fois avec ce carter qui ne voulait pas arrêter de fuir. Led Zep enchainait pour la quatrième fois ma playlist et la nuit était déjà bien avancé quand je ressortais enfin vainqueur de ma lutte avec le carter. Et au moment où je partais de l’atelier, j’aperçus Ben. Épaules tombantes, dos vouté, il trainait son sempiternel sac à dos avec lui. Le bruit de ferraille de mon vélo lui fit tourner la tête vers moi. Il m’adressa un sourire franc qui tranchait avec son allure inquiétante.  

  • Salut Brad ! Ta caisse est bientôt prête ?

Tiens ? Quelqu’un se souvenait de mon prénom. Dommage que ce soit le mec bizarre de la ville. Je n’avais pas du tout envie de parler avec ce type… son air glauque et son regard perçant me mettaient mal à l’aise. Hors de question d’en faire un pote. Déjà que j’étais le nouveau, il ne manquerait plus qu’on m’assimile à lui et là, ma vie sociale serait complètement foutue pour les deux années à croupir dans ce trou. J’espérais m’en sortir avec une phrase laconique du style…

  • J’y travaille…

Mais Ben avait visiblement l’intention de me parler. Il tourna dans ma direction. J’enfourchais mon vélo et cherchais une excuse bidon du genre «  ma mère m’attend » comme si j’avais 5 ans pour fuir. Il fut coupé dans son élan par la voiture de Samantha qui stoppa pile à côté de moi. C’était la fille de nos voisins. Une aubaine… cette fille était magnifique. Pas seulement parce qu’elle avait de grands yeux verts rieurs, mais ça y faisait pour beaucoup.

  • Je te ramène ? lança-t-elle avec un grand sourire.

Elle suivit mon regard vers Ben qui s’éloignait.

  • Drôle de gars, hein ? Il n’est pas méchant, tu sais… juste bizarre.
  • Ouais… Ce mec me fout les jetons et je ne sais pas pourquoi.

Je chargeais mon vélo à l’arrière et montais à côté d’elle.

  • Tu sais, ce n’est vraiment pas un méchant gars. Il a juste une histoire… spéciale. On raconte beaucoup de choses à propos de lui et de son sac à dos. Il paraîtrait qu’il y a quelque chose d’extraordinaire dedans. Mais personne n’a jamais pu voir ce que c’était. On raconte aussi qu’une fois, le capitaine de l’équipe de foot a voulu le lui prendre pour l’ouvrir. Mais avant qu’il n’ait eu le temps de le faire, il a reçu un ballon sorti de nulle part en pleine tête et est tombé KO.
  • Tu me charries !
  • Non, je te jure que c’est vrai ! Et il y a mieux… il y a l’histoire de Jeff. Jeff, c’était le petit nouveau avant toi… un soir qu’il rentrait du ciné, il est tombé sur Ben. La dernière fois qu’on l’a vu, il errait dans les bois, sans savoir ce qu’il faisait là. Ses parents ont déménagé dans la semaine et on n’a plus jamais entendu parler de lui.

Je la regardais dubitatif. Est-ce que je m’étais trompé sur elle ? Elle faisait donc partie de ces abrutis qui trouvaient ça drôle de se moquer du petit nouveau ? Mais elle ne me laissa pas le temps de penser plus avant qu’elle conclue…

  • Et les soirs de pleine lune, comme ce soir, il rôde dans la ville en quête d’un petit nouveau… d’un mec qui débarque… comme toi. Et quand il trouve une proie, il ne la lâche plus. Et puis, ensuite il réapparait au bout d’une semaine et reprend le lycée comme si de rien n’était. Sauf que le petit nouveau… on ne le revoit plus jamais. Méfie-toi Brad… tu sembles bien être sur sa liste !

Elle éclata de rire et fit ronfler le moteur. Direction la maison. Un drôle de mec ce Ben…

Dans la semaine qui suivit, Ben ne revint pas au lycée. Les premiers jours, je n’y prêtai pas attention… mais plus la semaine avançait, plus les paroles de Samantha me revenaient à l’esprit. Non… mais elle devait me charriait. Pourtant, je me surpris à chercher Ben. Le lycée de ce bled n’était pas bien grand… toujours les mêmes têtes… je finirai bien par le croiser dans les couloirs ou en cours de chimie. Oui, on était en chimie ensemble… il y serait forcément. Mais quand le prof commença son cours, la chaise de Ben était vide. Et plus les jours passaient, plus l’absence de Ben m’intriguait.

Et j’avais l’impression d’être le seul à me préoccuper de son absence. Même les profs sautaient son nom à l’appel comme si tout était normal. Comme si son absence était habituelle. Je croisais Sam en sortant du cours de Maths.

  • Salut, tu n’as pas vu Ben ?

Sam me regarda étrangement. Elle semblait gênée de me parler.

  • Qui ?
  • Ben… le mec bizarre avec son sac à dos !
  • On se connaît ?

Elle s’éclipsa aussitôt. Je la suivis du regard et la vis rejoindre le capitaine de l’équipe de foot qui parla suffisamment fort pour que je l’entende.

  • Tu connais ce type ?
  • Non, c’est personne. Répondit-elle.

Ok. J’étais dans le catalogue des loosers du lycée. Pas grave. Je m’en remettrai. Par contre, l’affaire Ben m’intriguait de plus en plus. Ce mec avait disparu des radars… comme évaporé et personne ne semblait se souvenir de lui. Je regardais l’heure… l’heure enfin de ma délivrance où j’allais reprendre mon boulot chez Schön. J’enfourchais mon vélo… arrivais près du garage… grognement long… super ! Ma mustang m’attendait. J’ouvrais le capot… Led Zep dans les oreilles… les mains dans le cambouis et j’oubliais tout… jusqu’à Ben et son sac à dos et Sam et ses conneries. Après tout… ce n’était pas mes affaires. Ce mec pouvait bien faire ce qu’il lui chantait, j’en avais rien à cirer.

Tard dans la nuit, je vérifiais une dernière fois le cadenas de l’atelier avant d’enfourcher mon vélo pour repartir chez moi. Soudain, sur le chemin, je vis une ombre longer les prés et s’enfoncer dans le bois. J’avais le choix… tourner à droite et rentrer chez moi pour continuer ma petite vie morne ou tourner à gauche et suivre cette ombre dans le bois. J’allais sûrement regretter mon geste, mais ce bled avait décidément trop de secrets. Virage à gauche en espérant ne pas faire une sortie de route. Et plus je me rapprochais, plus cette silhouette était familière. J’abandonnais mon vélo à l’orée du bois et poursuivais ma course à pied entre les arbres et les buissons touffus. Plus je m’enfonçais dans le bois, plus je me demandais ce que je foutais là. Tous mes sens me hurlaient de faire demi-tour. Mais la curiosité les fit tous taire. Je gagnais du terrain, laissant derrière moi des lambeaux de tissus et parfois de chair agrippés par les branches aux mains crochues. Après un dernier combat contre ces mains de bois, je débouchais enfin dans une clairière. Je regardais à droite, à gauche… tout autour de moi… la silhouette avait disparu. Je peinais à reprendre mon souffle après cette course nocturne et je rageais d’avoir perdu la trace… quand deux mains agrippèrent solidement mes épaules comme deux étaux enserrent un bout de métal.

J’essayais de me dégager, donnant un violent coup de coude dans l’estomac de mon agresseur. Je sentis l’étreinte se desserrer et j’entendis la chute du corps dans l’herbe haute. Volte-face immédiate… poing armé… j’étais prêt à asséner une pluie de coups… quand je percutais qui était à terre..

  • Brad, c’est moi ! Sam ! Arrête !

Je l’aidais à se relever tant bien que mal.

  • Je ne t’ai pas fait trop mal ?
  • Non, tu crois ? haleta-t-elle pliée en deux. Mais qu’est-ce qui t’a pris ?
  • Je suis désolé… je suivais une ombre… et je croyais que…
  • Tu croyais que quoi ? Que j’étais Ben ?
  • Tu te souviens de son nom maintenant ?

Samantha se releva complètement et me fit face. Ses jolis yeux verts avaient une tout autre expression à la lueur de la nuit.

  • Je suis sincèrement désolée pour tout à l’heure Brad. Mais il faut que tu comprennes… cela fait des années que je fais tout pour me construire une réputation de fille cool… Je t’aime bien… je te trouve sympa… mais je ne peux pas tout foutre en l’air pour un gars qui va partir dans 2 ans. Tu comprends ? Il faut que je garde ma place dans les populaires si je ne veux pas finir toute seule… même si je dois faire semblant de ne pas te connaître ou de ne pas savoir qui est Ben… Les populaires ne s’intéressent pas aux mecs de seconde zone…

Désolant… c’était désolant de voir ce que la peur de la solitude pouvait faire sur une chouette fille. Mais bon… c’était son choix et je n’étais que de passage dans ce bled.

  • J’ai été stupide… rajouta-t-elle presque par erreur.
  • Ouais ok… mais tout ça ne m’explique pas ce que tu fais là.
  • La même chose que toi… j’ai vu de ma fenêtre une ombre s’enfonçait dans le bois. Je suis venue voir qui c’était.

En repartant vers les maisons, je me sentais moins seul. Je la raccompagnai sur le pas de sa porte.

  • Pour ce soir, c’est mort. Rendez-vous demain soir pour suivre l’ombre.

Le lendemain soir à 22H tapante, Sam sortit de chez elle. On alla se planquer jusqu’à l’orée du bois et on attendit trois plombes avant que l’ombre ne se manifeste à nouveau. Sam prit ma main et se serra davantage contre moi dans le buisson où on attendait. La nuit était encore plus sombre que la précédente. L’ombre passa tout près de nous. Je jetais prudemment un coup d’œil et je reconnus tout de suite le sac à dos de Ben dans son dos se dodelinant au rythme des pas. On attendit quelques secondes et… go ! On sautait de buisson en buisson, essayant tant bien que mal de suivre Ben. Pour le moment, tout se passait bien… on arriva à la clairière. Ben se trouvait au milieu. Il se baissa, sembla manœuvrer quelque chose et disparut dans le sol.

  • Délire… lâcha Sam.

Je lui faisais signe de se taire et de me suivre. J’attendis quelques minutes et j’entrainais Sam vers le trou où avait disparu Ben. Mais au moment où je me penchais pour trouver le mécanisme qui permettait d’ouvrir la trappe, je reçus un grand choc sur la tête et… trou noir.

Flou total… mise au point… mes yeux refusaient de me faire voir la scène autrement qu’en 16/9ème. Je voulus porter la main à ma tête. Une fanfare entière jouait les mariachis dans mon crâne et je déteste l’air qu’ils jouaient. Pas de bol ! Mais mes mains étaient solidement attachées dans mon dos. J’avais été jeté là, gisant comme un sac de patates, dans un coin sombre d’une cave. Sam apparut de l’un des tunnels qui se rejoignaient ici, suivi de Ben. Aïe ! Ça pue pour moi. La colère prit le pas sur la peur.

  • Mais bordel… qu’est-ce qui se passe ici ? Sam ! Tu m’as assommé ! Mais pourquoi ?

Sam se contenta de sourire tandis que Ben s’approcha de moi et m’aida à me redresser. Il me prit par le bras et m’amena dans l’un des tunnels.

  • Tu vas me tuer maintenant ? C’est ça ? Vous êtes des psychopathes ?

Je hurlais toutes les choses qui me passaient par la tête durant ce transfert qui dura quelques secondes alors que j’avais l’impression que cela faisait une éternité que nous nous étions engagés dans le tunnel. Nous arrivons rapidement devant une sorte de porte en pierre… immense… lourde… gravée de multiples inscriptions que je n’arrivais pas à déchiffrer au premier abord. Sam prit le relais de Ben et se posta à côté de moi. Ben ouvrit son sac à dos et fouilla dedans pendant un long moment…

  • Tu vois Brad, dans la vie, nous sommes confrontés à des choix tous les jours. Sauf que ces choix, nous les faisons généralement en fonction de notre éducation, de la société ou encore de l’école qui nous a formaté…

Ben continuait à fouiller dans son sac et en sortit un objet octogonal. Ce type était fou… mais qu’est-ce qu’il allait me faire bon sang ? Il reprit d’une voix posée…

  • Aujourd’hui, je vais te faire une proposition que tu n’auras pas deux fois. Alors, réfléchis bien avant de te décider…

Il me lança un sourire narquois et rajouta :

  • Tu as 3 minutes… pas plus !
  • Mais quel choix bordel ?

Sam prit un couteau et trancha mes liens.

  • Nous sommes les gardiens du passage… un passage vers une autre réalité… une réalité où toi, Brad, tu ne seras plus balloté d’une ville à l’autre tous les deux ans… où tu seras populaire… où ta mustang sera déjà flambante neuve… où tu auras des amis et même une petite copine… Le passage ne peut s’ouvrir que dans la semaine suivant la pleine lune… Tu n’as pas beaucoup de temps pour te décider.

Ben fit jouer la pièce qu’il avait dans les mains et la plaça sur la porte de pierre. Le passage s’ouvrir aussitôt. Il poursuivit…

  • Mais il y a un prix à payer… le prix de ne plus rien ressentir… de ne plus aimer ni détester… de ne plus avoir envie… de ne plus jamais avoir d’émotions… Es-tu prêt à y aller ?
  • Et sinon ? Si je ne veux pas y aller ? Que se passera-t-il ? demandais-je d’une voix mal assurée toujours craignant pour ma vie.

Sam sourit.

  • Nous ne sommes pas des tueurs. Nous sommes des gardiens. Si tu refuses le passage, nous effacerons ta mémoire des dernières 24 h et on te retrouvera dans le bois…
  • … comme Jeff ?
  • Comme Jeff.

Je regardais le passage vers cette vie de rêve où tout me réussirait… tout m’attendait. Je pris une grande inspiration… souris à Sam qui avait rallumé la flamme rieuse de ses jolis yeux verts. Je déposai un baiser sur ses lèvres et je fis mon choix…

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