Défi Bardbury Sunshine – Aronnax, Némo et Godzilla

Stephen Morlet - Annarax, Némo et Godzilla

« Voulez-voir les Titans, Professeur Aronnax ? »

    Ces mots avaient résonné en moi depuis que le capitaine Nemo les avait prononcés avec un sérieux des plus intenses. Au départ, j’avais pensé à une boutade du capitaine. Mais cela ne collait pas avec le personnage sans humour qu’était le maître du Nautilus. Nemo avait bien des qualités, mais le rire semblait ne plus en faire partie. Je ne savais qu’en penser, en vérité. Arrivait-il au capitaine de rire ? Cet homme se vante tellement de sa décision d’avoir quitté les hommes et de ne plus dépendre de leurs sociétés de quelque façon que ce soit. Le rire est-il l’une de ces choses qu’il a laissées derrière lui ?

    J’ai longtemps médité sur ses propos. J’ai d’abord cru que Nemo faisait allusion aux êtres liés à la mythologie grecque, aussi m’attendais-je à visiter une collection d’œuvres cachée, mais Nemo ne dissimulait rien de tel et sa franchise suffisait pour prouver ses dires. De quels Titans parlait-il donc ?

    Escorté par le capitaine, je me rendis dans une salle voisine au silo de décompression. Là, Nemo me montra deux objets peu anodins.

  • « Qu’est-ce que cela ? Sont-ce des scaphandres, Capitaine ?
  • Ces combinaisons peuvent en effet servir de scaphandres, mais ce sont avant tout des protections contre des énergies néfastes que je ne peux malheureusement vous décrire.
  • Pourquoi cela ?
  • Les connaissances du monde où vous viviez sont hélas bien trop limitées pour que vous puissiez appréhendez le concept que nous allons affronter.
  • Comment cela ? 
  • Professeur, si vous aviez devant vous un homme tout juste sortant du Moyen-Âge, lui enseigneriez-vous la biologie de notre époque ?
  • Me compareriez-vous à un tel homme ? Capitaine, si ce n’était vous, je me sentirai insulté.
  • Répondez simplement à ma question.
  • Il est vrai que je devrais d’abord m’enquérir des connaissances d’un tel individu, mais je doute fort qu’il puisse comprendre mes propos, probablement plus à cause de son endoctrinement religieux qu’à cause de ses capacités intellectuelles. 
  • C’est cela, Professeur ! Vous avez mis le doigt dessus. Nos sociétés vous ont appris que le monde fonctionnait d’une manière bien précise et tout aussi intelligent que vous êtes, il est des choses que vous ne pouvez comprendre sans d’abord remettre en question toutes celles que vous connaissez. Les choses dont il est question concernent la physique et non la biologie. Bien que je vous sache connaisseur de la chose, vous n’êtes pas non plus un spécialiste. Sachez seulement que nous devons faire face à l’une des quatre forces fondamentales de notre univers. La seconde plus forte pour tout vous dire. Bien plus puissante que l’électricité.
  • Capitaine, je dois reconnaître que vous m’intriguez et je suis presque perdu.
  • Aussi, je vous demande de me faire confiance. Là où nous allons se trouve des éléments si mortels pour l’homme qu’aucun n’y survivrait. Même votre ami Ned Land, aussi robuste soit-il, y succomberait en moins d’une semaine s’il y était exposé ne serait-ce que quelques minutes.
  • Mais qu’est-ce donc ?
  • Je ne sais comment les scientifiques de votre monde la nommeront. S’ils la découvrent. Je vous ai dit qu’elle était la seconde plus forte. Aussi, par égard pour la première que j’ai nommé Interaction forte, je la décrirai comme l’Interaction faible. Connaissez au moins ses effets. Elle vous détruit jusque dans tous les éléments qui vous composent. Ceux-ci, en se régénérant, créent alors des modifications dans tout votre corps que ce dernier ne peut supporter. Par conséquent, vos organes se liquéfient et vous vous noyez dans vos propres fluides.
  • C’est horrible !
  • D’où l’utilité de ces combinaisons de protection que j’ai moi-même conçues. Et comme vous l’avez si bien remarqué, Professeur, elles nous serviront également de scaphandres. Je dirai même ceci. De scaphandres autonomes.
  • C’est prodigieux !
  • C’est surtout nécessaire. Le Nautilus ne peut aller là où nous nous rendons. Tous ses systèmes électriques ne le supporteraient pas. L’Interaction faible s’en prend également à tout ce qui est électrique. Je vous ai dis qu’elle était plus puissante que l’électricité. »

C’est sur ces paroles que je fus invité par le capitaine à enfiler ma combinaison protectrice. Elle était composée de deux couches. Au vu de ce que m’avait décrit Nemo, deux ne me semblaient pas de trop. Je trouvais même cela un peu léger. Mais si le capitaine avait jugé que deux couches suffiraient, je devais lui faire confiance. 

A l’aide de ces scaphandres autonomes ; éminemment compliqués à produire, m’avait assuré Nemo, d’où le fait qu’il n’y en avait que deux ; nous nous rendîmes dans les ruines sous-marines que je n’imaginais pas être autre chose que la légendaire cité d’Atlantide. En ;la visitant, et ce, malgré une lente progression, j’eus vraiment le sentiment que ces vestiges représentait un lieu bien plus grand que tout ce à quoi je m’attendais.

Grâce à l’entraînement que m’avait conféré le capitaine, j’avais appris à économiser mes forces et donc à préserver mes énergies, en particulier le dioxygène qui me permettait de rester en vie sous ses flots qui n’attendaient de moi que la moindre erreur pour m’emporter dans un tombeau sombre et glacial.

Néanmoins, je constatai que plus nous avancions, plus les lumières naturelles se faisaient présentes et la température, plus agréable. Nous arrivions près de colonnes dont certaines étaient éclairées par une rougeur que je n’identifiais pas immédiatement. Mais ce que je vis sur ces immenses piliers et murs d’un autre temps me subjugua. 

Comme sur de nombreuses ruines des temps anciens que j’avais déjà étudiés durant mes jeunes années, des représentations parcouraient les ruines. Mais celles-ci ; qu’on ne trouvait nulle part ailleurs dans toutes les parties de l’Atlantide que j’avais visité jusque-là en compagnie du capitaine ; représentaient des créatures que jamais il ne me fut permis de voir autrement que dans les contes et légendes. Plus étonnant encore, ces représentations de ce qui semblait être des animaux monstrueux prenaient place aux côtés d’hommes représentés de façon particulièrement minuscule à leurs côtés. Je me rendis rapidement compte que cinquante hommes juchés sur les épaules les uns des autres ne suffiraient pas à atteindre la taille d’un seul de ces monstres. En particulier l’un d’eux, bien plus représenté que les autres.

Je faisais part de mon étonnement et de ma joie à Nemo. Je repensais également à mon histoire de narval géant. Je l’avais complètement remis en question lorsque j’eus découvert la véritable nature du Nautilus. Se pouvait-il que je ne me sois pas trompé tant que cela ? Existait-il des créatures si gigantesques qu’elle remettait en question nos connaissances actuelles sur la faune animale de notre planète ? Bien sûr, les calculs étaient simples à effectuer, mais appréhender de si colossales créatures n’étaient pas à la portée de tous et il fallait bien une remise en question de soi pour ce faire. Pour ma part, j’étais préparé.

Le capitaine Nemo m’invita à le suivre. D’abord, pour regarder d’autres représentations se concentrant davantage sur la créature que j’avais d’ores et déjà remarquée. Celle-ci m’évoquait un reptile, mais tous les dessins me confirmaient que s’il appartenait bien à cette classe, il évoquait davantage l’ordre des Dinosauria. Sa taille gigantesque, s’il était bien représenté à l’échelle, et sa posture bipède presque aussi parfaite que celle d’un être humain et ses écailles dorsales aux formes complexes m’intriguaient. 

A force, je finis par comprendre d’où venaient la luminosité et la chaleur environnante. La source se trouvait au-delà d’une arche lointaine vers laquelle je me préparais à me diriger quand le capitaine m’arrêta net. Bien que nous ne puissions pas communiquer entre nous de façon classique, Nemo m’avait appris les rudiments d’un langage des signes, spécialement adapté et des plus utiles sous l’eau. Je compris qu’il nous était interdit d’avancer dans cette direction. Je devinai que les combinaisons nous protégeaient jusqu’à un certain stade et que si nous avancions davantage, les effets néfastes dont m’avait parlé le capitaine se manifesteraient et nous mourrions alors en moins d’une semaine. 

Je remarquai grâce à un  appareil portatif le temps qu’il nous restait en oxygène avant de franchir le point de non-retour. Le capitaine Nemo m’invita à attendre encore quelques minutes. Je décidai de lui faire confiance.

D’abord, les secondes passèrent. Puis une minute. Deux. Trois. L’oxygène diminuait et toujours rien. Je ne comprenais pas ce que Nemo voulait me montrer, mais je commençais à m’impatienter. Je dus prendre sur moi et me calmer. Plus je m’énervais, plus mon oxygène était consommé. La chaleur ambiante et l’importante luminosité me facilitèrent la tâche. Le capitaine nous avait placé judicieusement à un endroit particulièrement confortable au vus des circonstances. J’avais l’impression d’être au balcon d’un théâtre dont le décor n’était autre que l’Atlantide engloutie et dans lequel on attendait désespérément la venue de l’acteur principal qui se faisait prier pour entrer sur scène. 

Je ne croyais pas si bien dire. Nous n’étions qu’à moins de cinq minutes de la limite de non-retour, quand ça apparut. 

Jamais je n’avais vu créature si massive, si longue et si imposante. Mon narval semblait avoir tout à fait sa place et je notais immédiatement dans mon cerveau subjugué les mensurations de la créature. Celle-ci sortait de l’antre et se posait sur le sol du fond sous-marin. Elle semblait chercher quelque chose. La créature allongée, en position de nage, devait faire presque trois cents mètres, je dirais approximativement deux cents soixante quinze mètres. Debout, elle dépassait de peu les cents mètres de haut. Peut-être cent huit. A en croire sa morphologie, la tête étant particulièrement petite par rapport au reste du corps, le torse très développé, les bras tout à fait capables, les jambes extrêmement grandes et la queue encore davantage, je donnais à cette créature la masse de quatre-vingt-dix millions de kilogrammes ou quatre-vingt-dix mille tonnes. Ce résultat que je répétais au plus profond de moi ne cessait de me surprendre et pourtant, il était nécessaire pour que la bête devant moi puisse subsister. A cause de la pression environnante, sans quoi, elle serait écrasée comme des plaques de tôle sortant d’une presse hydraulique. 

Plus j’étudiais la créature qui se tenait à bonne distance, ce qui n’était pas rien, plus je fus surpris par les caractéristiques qu’elle montrait. Ce devait être un carnivore exclusif au vu de ses nombreux crocs et de ses griffes. Néanmoins, les dents étaient plutôt petites et espacées ce qui me faisait m’interroger sur ce qui composait son éventuel régime alimentaire. Une telle dentition ne serait utile que face à des créatures de taille presque aussi importante que cet animal. S’il en existait d’autres, différents, comme semblaient le prouver les représentations sur les murs de l’Atlantide, alors celui devant moi était probablement l’un de leurs prédateurs. Et au vu de l’adoration particulière pour celui-ci, je ne doutais pas que celui-ci fut un prédateur alpha. Un super prédateur dont l’écosystème tout entier dépendait de lui. 

Autre caractéristique surprenante, ses bras étaient pourvus de mains, ce qui signifie qu’elles étaient pourvues de pouces opposables, ce qui indiquait que la créature était largement en mesure de saisir des choses. Ce qui m’amenait à penser de plus en plus qu’il s’agissait bel et bien d’un super prédateur, dont le mode de chasse reposait sur la capacité à saisir ses proies. 

Enfin, je constatai une dernière chose. Dans un contexte qui me fit sentir à quel point j’étais vulnérable. La créature tourna violemment la tête dans notre direction. Elle nous avait remarqués. Je voulus courir immédiatement me mettre à l’abri. Rejoindre le Nautilus. Partir au plus loin. Mais la terreur que me faisait ressentir cet animal me paralysait. Je voulais bouger, mais mon corps en était incapable. 

Ce que je ne pouvais nommer autrement que comme un Dinosaurus, à savoir « terrible lézard » dans le sens « terrifiant reptile », et à plus d’un titre, se rapprochait de nous. Elle n’avait pas besoin de nous courir après. Une seule enjambée lui suffisait pour s’approcher de plusieurs dizaines de mètres de nous. En quelques-unes, elle posa son museau juste devant le capitaine et moi. Je ne pus que me résoudre à affronter le pire. 

La créature sembla nous regarder droit dans les yeux. Je pus ainsi constater les siens. Et à ma grande surprise, ils ne m’évoquaient jamais ceux d’un lézard ou ceux de quelque autre reptile. Malgré leurs couleurs, un iris jaune entourant une pupille noire, tout semblait m’indiquer une forme d’intelligence particulièrement évoluée. Je ne prétends pas que cette créature aurait su résoudre un problème de mathématiques ou encore comprendre une leçon de biologie. Mais j’étais certain qu’elle savait ce que nous étions et qu’elle était parfaitement consciente d’elle et de son environnement. Je m’aperçus finalement que ce n’était pas tant nous deux qu’elle regardait que le capitaine Nemo. Comme si elle s’adressait à lui. Puis elle s’éloigna. 

A aucun moment, Nemo n’avait bougé. Sauf pour m’indiquer d’un geste de la main que je ne devais pas tenter quoi que ce soit, et surtout ne pas m’enfuir. Je savais qu’il n’avait pas été paralysé par la peur, contrairement à moi. Il était volontairement resté droit et ferme devant la créature. Il s’était présenté à elle comme son interlocuteur. 

Le capitaine m’aida à me redresser et me raccompagna au Nautilus. Quand nous pûmes enfin retirer nos combinaisons et que je mis à respirer l’air ambiant du Nautilus, j’étais prêt à harceler de questions le capitaine. Je décidai de les résumer en une seule.

  • « Capitaine, qu’était donc cette créature ?
  • Je ne connais pas grand-chose d’elle, mais je l’étudie avec le plus grand intérêt. Tout comme moi, elle préfère l’océan, bien qu’elle soit tout à fait capable de se rendre à terre. Un de mes membres d’équipage m’a confié que ses ancêtres, originaires des îles de l’Empire du Soleil Levant, la vénéraient.
  • Comment la nommaient-ils ?
  • Gojira ! prononça-t-il sur un ton qui me fit comprendre que le capitaine parlait le japonais. Cependant, je vous pardonne si vous l’appelez Godzilla. »

 

Stephen Morlet

Découvrez la nouvelle de Stephen Morlet. Vous avez apprécié votre lecture? Votez pour lui ! Résultat chaque Lundi. A suivre…

 #défiBradburySunshine.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.